— Bouchette, voulez-vous m’écouter en essayant de comprendre ? Je pense qu’il est temps de s’expliquer en bons camarades, sinon en bon français. Je ferai votre portrait ensuite, c’est une affaire conclue, même si nous nous fâchions tout à fait, car votre bouche resterait la merveille de l’aventure. Bouchette, je suis très malheureux. Une femme que j’ai aimée, qui m’a aimé, ne m’aime plus. Je m’efforce de l’oublier. Je voudrais, de temps en temps, passer une heure en la compagnie d’une créature charmante, à qui je ne ferais nulle peine et qui ne me mettrait pas trop ses ongles dans la peau, sous prétexte de me donner des leçons de morale. J’ai horreur des femmes du monde, parce que j’ai horreur du thé. J’ai encore plus horreur des femmes du demi-monde, parce que je n’aime pas les mauvais alcools. Je voudrais connaître une femme de race inconnue. Voulez-vous être celle-là ? Si je gagne, à ce jeu dangereux, le fameux mal dont vous m’exprimiez le plus profond dégoût, il y a encore un instant, tant pis pour moi. Vous ne serez pas forcée de vous en apercevoir, car je suis incapable de me plaindre ou de vous brutaliser. Alors, on peut se rencontrer sans aucune mauvaise intention. Est-ce que je vous fais encore peur ?
— Oh ! non, non, réplique-t-elle vivement. Plus du tout. Moi j’ai rêvé souvent d’un ami qui serait tendre… tenez, tendre comme une amie. Avec votre figure à l’américaine et vos yeux qui attirent, on vous croirait, en effet, très gentil, très convenable. Ça me chagrinerait bien de songer que vous me préparez un piège en me parlant de ce portrait. Est-ce qu’on ne peut pas peindre ou dessiner dehors ?
— Nous y voilà, Bouchette. En principe, non, parce qu’on a des gens autour de soi et que, généralement, ces gens vous conseillent le jaune quand on voit rose, ou le contraire. En outre, les attroupements sont défendus sur la voie publique, la circulation étant déjà fort compliquée. Et si le froid persiste, il vous faudra consentir à vous habiller comme tout le monde, ne fût-ce qu’à mettre un manteau, par exemple.
— Bon ! Ça n’est pas difficile. Je vais doubler le mien. J’ai justement une petite soie bleu pastel, ça ira très bien avec le tailleur et ça fera plus chic en se retournant…
— Bouchette, regardez-moi un peu en face. Si je vous prêtais un manteau…
— Puisque vous n’êtes pas marié, où le prendrez-vous, ce manteau ?
— Un peintre, ma petite amie, c’est par définition, un magasin de costume. Si vous veniez chez moi, vous n’auriez que l’embarras du choix, je vous assure. Mes armoires sont remplies de tout ce qu’une jolie femme peut imaginer sous le rapport… modes.
— Oui, beau masque, et pour m’habiller, essayer tout ça, il faudra d’abord que je me déshabille, hein ?
— Bouchette, vous me scandalisez !
Elle se penche, me regarde et soupire :