Moi, je n’en sais rien… n’étant pas assez riche pour le savoir.
X
On est à peine aux cailles sur canapé que le canapé envahit déjà toutes les discussions. La salle à manger, où les oiseaux des volières du salon sont remplacées par des viviers de cristal remplis de toutes les espèces de poissons connus, est une reproduction (je n’y suis pas allé voir) d’un sous-sol du palais de Tibère. La table de marbre rose pousse comme un champignon de corail au milieu d’une espèce de piscine asséchée. Tout autour, des divans et l’on est confortablement assis sans avoir trop l’air de Romains en habits français. Un orchestre lointain, peu gênant pour la conversation, répand dans l’atmosphère tantôt la gaieté d’un foxtrott, tantôt la langueur d’une sérénade. Les verres sont cabochonnés à en devenir pustuleux ou élancés et lisses comme de virginales corolles. Je ne sais ni ce que je mange ni ce que je bois, mais on me l’explique de temps en temps, ce qui n’arrive tout de même pas à me couper l’appétit.
Ces dames ont des théories subversives, discutent sur la pudeur envisagée comme suprême condiment de l’amour. Le canapé gagne de plus en plus ! Carlos Véra, tout en faisant des signes sévères à ses domestiques pour aiguiller le service des vins, tapote dans le dos de sa voisine, la pauvre petite Sorgah, et l’idole vivante me regarde fixement de ses yeux d’onyx en souriant avec l’effort d’une danseuse fatiguée. Sorgah est toujours amoureuse… mais je n’y peux rien. Méritant mieux, elle n’eut guère que mon caprice pendant que l’Autre, l’idole peinte, accaparait tout l’amour. Ainsi va le monde, au moins celui de nos sens.
— Pourquoi n’auriez-vous pas le droit, mesdames, déclare le docteur Boreuil, de vous exprimer très naturellement au sujet de vos goûts ? La pudeur, c’est le produit combiné de la cruauté du beaucoup trop avec la crainte du pas assez, une crainte, en somme, fort légitime.
Boreuil conserve un grand sérieux en disant ça, comme le professeur qui s’adresse à des élèves dont il faut flatter la faiblesse en tous les thèmes. Il adore conter des histoires un peu salées, sans dépasser la mesure, et surtout mystifier son auditoire.
Je regarde au fond de mon verre où l’on vient de verser un vin fameux, le redoutable et si rare vin des Arçures qui ne voyage pas (comment est-il ici ?), un liquide épais, noir, bitumeux, semblant recéler un brûlant exotisme, alors qu’il fut récolté tout simplement sur les coteaux du Jura.
— La pudeur ? Un joli mot. Il habille bien, mais c’est le demi-deuil du plaisir. Avant, il gêne. Après, il tue. Ah ! Si on pouvait faire passer la pudeur d’un seul coup à tout l’éternel féminin !
— Il en faudrait peut-être plusieurs, me répond la princesse Servandini en assujettissant son fameux diadème d’une tape cavalière.
— Certainement, débarrassons les femmes de la pudeur, affirme le député Chancère. Dans mon traité du Communisme intégral, j’ai déjà donné quelques aperçus… tous pouvant prétendre à toutes et toutes pouvant s’adresser à tous. Bien entendu, j’abolis l’union libre parce que ce n’est qu’une pâle copie du mariage. A mes yeux, se coller n’est pas plus sain que se marier. Mon rêve, et celui de l’humanité, a été, de tous temps, l’accouplement passager. Je n’y mets qu’une seule condition : le consentement mutuel…