— Ah ! te voilà, Don Juan ?
Les plaisanteries de Carlos Véra jettent généralement un froid et nous nous entre-regardons pour savoir lequel de nous pourrait être, ou ne pas être, Don Juan.
Pour lui infliger un démenti arrive la princesse Servandini, une importante personne hors de tous les mondes. Si elle se montre à peu près exacte, c’est probablement parce qu’elle est de race royale, et, en outre, presque toujours fourrée dans la maison. Elle aime à vivre parmi les grandes libertés de tous les arts. La chère princesse a un nez chevalin, une denture assortie, la voix éraillée d’un ouvreur de portière. Elle dit tout ce qu’elle pense, ne comprend rien à ce qu’on dit, parce qu’elle rapporte tout au même état d’âme qui est plutôt un certain état de corps. Sommairement vêtue d’une tunique d’écailles, très décolletée, elle exhibe des seins en poche et des yeux pochés avec le plus souverain mépris pour ses personnelles disgrâces. Ni fard, ni poudre, une peau de requin, mais sur sa tignasse en crinière de vieille lionne, son fameux diadème auquel s’intéressent tous les joailliers parisiens. Il se compose d’un saphir énorme, pareil à un œil de poisson féroce, de rubis volumineux, de topazes carrées, de brillants et de perles sertis dans un or ancien qui vous a tout l’aspect d’un cuivre sale. Il paraît que c’est là une fortune de rajah et elle porte ça en serre-chignon, un tantinet en arrière comme une reine d’opéra-bouffe. De temps en temps, elle lui donne une tape amicale pour le ramener aux sentiments des convenances.
Nous défilons devant elle, baise-main obligatoire, et elle nous toise, dédaigneuse ou de mauvaise humeur, tel un piqueur qui compterait ses chiens.
On prétend qu’elle fut aimée passionnément par des gens qui en sont morts. Elle n’a pas trop l’air de s’en souvenir. Elle amène souvent un gigolo quelconque, levé n’importe où, qu’elle présente comme un secrétaire d’ambassade, sans aucun souci de la vraisemblance. Quelquefois elle est obligée, pour le présenter, de lui louer un habit qui ne lui va pas ! Authentiquement la veuve d’un prince italien et fille d’un roi d’Autriche, dont je ne me rappelle plus le numéro, elle a contribué à l’histoire scandaleuse de ce pays de toute la puissance de son tempérament. Ce soir, elle est seule, ce qui donne à réfléchir. Enfin, une à une, et arrivant en retard, s’épanouissent les autres fleurs de la corbeille sur le gazon du tapis, exhalant des parfums capiteux qui rendent ceux des roses-thé un peu fades.
La danseuse Sorgah, Clara Lige, le modèle, Hubertine Cassan, l’actrice, et Raoule Pierly sans autre emploi défini que celui de remplacer tous les autres, car elle a tous les talents réunis d’une fort intelligente courtisane.
Sorgah, la danseuse, une statuette d’ambre clair, a des yeux superbes, ne vivant pas, semblant en onyx, et le plus doux des sourires. Presque nue, elle doit grelotter dans son étroit pagne hindou, d’un bleu tournant au vert turquoise. A ses bras, à ses jambes sonnent des anneaux d’or massif reliés par des chaînettes de perles. Je sais qu’elle a toujours froid, même quand elle danse, et elle dansera jusqu’à en mourir, dans les sinistres courants d’air de nos théâtres occidentaux.
Clara Lige est drapée de blanc, une longue frange d’argent se colle à ses mollets comme les ondulations d’une caressante cascade. Celle-là ne dira rien, mais d’un seul geste évoquera toute la beauté plastique de l’antiquité. Il vaudra peut-être mieux ne pas lui demander son avis sur les problèmes de la vie moderne, parce qu’elle n’a qu’un mot pour les résoudre tous : ça l’… Parfaitement !
Hubertine Cassan, qui joue les ingénues, est un bouquet de roses ; costume étoffé, jupe bouffante, sous la pointe d’un corsage Louis XV. De là, elle nous sort un buste de garçonnet, une tête tondue et brune d’un effet singulier parce qu’elle est laide, mais peu à peu cela s’arrange, sa jeunesse réelle corrige les jeux simiesques de sa physionomie. Elle devient séduisante à force de grimaces.
Raoule Pierly, en femme comme il faut, c’est-à-dire en noir, arbore une tunique de satin agrafée sur le ventre par un simple triangle de diamants. Elle se tient très bien, parle peu, mais en excellent français, est coiffée de sa chevelure immense, qu’elle se refuse noblement à couper, comme une impératrice pourrait être accablée du fardeau de son empire. Très blonde, ses yeux d’émeraude ont la profondeur de deux gouffres. Il est, dit-on, assez imprudent d’y plonger.