Félibien Moro est un journaliste-romancier se débrouillant entre l’article à donner et le chapitre à finir. Il travaille tantôt l’un, tantôt l’autre et aboutit à certaines erreurs d’informations pouvant lui servir également de situations dramatiques, d’où confusion des langues, des anecdotes, des dates et surtout du style. Il n’est pas cruel, mais il enverrait un personnage au bagne plutôt que d’en démordre. Si on lui fait une observation au sujet de ses grandiloquences, il affirme qu’il y était, s’agirait-il d’un crime. En haut lieu, on lui confie volontiers les reportages à l’étranger, car il dépasse, de beaucoup, toute la diplomatie européenne.

Le docteur Boreuil, lui, est un superbe échantillon de la race humaine, ni vieux ni jeune, un type romain, une tête à profil régulier, à mâchoire énergique. Il rit, pouffe comme un enfant, tout lui semble drôle. Occupant une situation des plus sérieuses parmi les médecins légistes, il a éprouvé le besoin de fonder un cercle de jolies femmes où les postulantes ne sont reçues que si elles peuvent lui montrer pattes blanches, ont des mains répondant à tel signalement bien établi.

Quant à Jacques Otorel, le caricaturiste, c’est un doux, un pur, un gentil garçon timide. Il sourit, salue et s’en va. Le lendemain, on trouve un écho ou un masque effondrant la réputation d’un cher Maître ou d’une actrice dans une feuille bien pensante. On croit qu’il l’a fait exprès, mais c’est malgré lui ; il salit ingénument comme on embellirait avec ferveur. A son sujet cette épigramme qui a couru tous les ateliers et qu’on n’a pas encore osé imprimer :

Jacques Otorel est un bassin

Qui penche, en art, vers l’anarchie

Son écriture c’est son dessin

Et il dessine comme on…

Quoique, en effet, un peu bassin, il est charmant. Il plaît aux mondaines parce qu’il n’est pas marié, et qu’on ne lui connaît aucune liaison. Tout est donc à espérer, même qu’il vous épargne.

— Nous attendrons les dames, fait le maître de la maison. En petit comité ou en cérémonie, ces garces-là se font toujours attendre. On ne peut pourtant pas dire que leurs toilettes leur prennent du temps, de nos jours, puisqu’elles sont en robes-chemises à n’importe quelle occasion.

Il se met à rire (il n’y a que lui qui rit de ce qu’il dit), me secoue la main en ajoutant, l’air moitié fâché, moitié flatté :