— Zut ! Je ne retrouve plus mon invitation.
— Mais, monsieur n’en a pas besoin, répond le préposé au vestiaire avec un sourire condescendant, monsieur est connu dans la maison.
Je passe et gravis l’escalier de marbre jaune dont la rampe est ruchée de roses de Nice. Carlos Véra nous convie à dîner, ce soir, entre hommes, seulement, c’est-à-dire que l’élément féminin sera composé de modèles, d’amies de tout repos, point difficiles sur le choix des conversations.
— Pour manger ou boire, prétend le cher Maître du portrait mondain, j’ai horreur des gueules vertueuses ; ça me coupe l’appétit.
S’il consent à les peindre avec amour, il préfère les autres, pour l’amitié. Mais il n’admet pas la négligence du service sous prétexte d’intimité. Il possède un chef extraordinaire qui prépare des plats absolument ignorés des restaurants, des valets de pied en livrée bleue, et un hôtel construit d’après ses plans, payé de toute une fortune américaine.
Il y aura, paraît-il, Chancère, le député communiste, Félibien Moro, le journaliste qui en ajoute, le docteur Boreuil, Jacques Otorel, le caricaturiste, et moi.
Je suis gai. Naturellement : je me sors ! J’ai envie de me griser de vins rares, de parfums de fleurs et de femmes. Je me sens capable de dévorer et de prendre la musique, ou la lumière, comme une éponge. Il ne faudra pas me presser beaucoup pour me faire tout avouer. Je suis à la fois très malheureux et très heureux. Tout me transporte ou m’exaspère. Ça commencera par des sanglots de violons et ça finira par des rires de pécheresses.
Dans la maison de ce peintre on vit en Italie. Le plafond trompe-l’œil, se voile à demi du treillage doré d’une pergola, d’où retombent des cascades de roses jaunes. L’éclairage, très doux, donne l’illusion d’une nuit de pleine lune. On pénètre dans un jardin où il fait chaud comme en été. Le long des volières, aux barreaux de feuillage, des oiseaux réveillés par la clarté poussent des cris de joie aigus et lancent le jet empenné de leurs menues flèches multicolores. De l’eau gazouille avec eux sous le gazon du tapis dans un canal de marbre, qui traverse la haute laine couleur de mousse où l’on enfonce jusqu’aux chevilles. Les murailles d’une pierre translucide veinée de jaune pâle, percées en arcades se contrariant, font fuir les salons voisins dans une étrange perspective. Sous l’une de ces arcades, au fond d’une niche de lierre, une Diane ancienne, à regards morts, nous menace de son arc vide. Toutes ces choses artificiellement vraies sont de mauvais goût, parce qu’on ne peut se mettre en harmonie avec elles que sous la tunique romaine ou des travestis de carnaval très fête galante. Si les roses ne sentaient pas si bon, ce serait intolérable.
Carlos Véra nous reçoit en costume d’atelier, toujours le même, moins les taches, large pantalon de velours bleu sombre en protestation contre le noir, couleur dont il ne s’est jamais servi malgré son grand âge, ample veston sur chemise de soie molle, cravate flottante, véritable drapeau de la tradition. En dépit de ses soixante-dix ans sonnés et de sa rosette, qui, elle, n’est pas artificielle, il affecte l’allure débraillée des anciens rapins de Montmartre, mais il va tout de même en habit chez les femmes du monde. Il est encore admirablement d’aplomb sous sa crinière grise, qui l’auréole à la Dieu le Père, et sa barbe rousse, inexplicablement rousse, qui l’apparente au Juif errant. Ses traits réguliers sont un peu gonflés par l’abus probable des alcools, et ses prunelles, en grains de muscat, commencent à se noyer, se fondre comme des raisins à l’eau-de-vie. C’est un bon Maître, indulgent, pas très intelligent, une de ces brutes de génie qu’on présente en exemple aux générations futures, lorsqu’elles ont envie de regimber contre les influences du milieu. Carlos Véra a commencé par peindre gras des héroïnes de bal de barrière. Il était, du temps de Zola, un des plus fervents apôtres, non de la nature, mais de la banlieue parisienne ; un beau matin, une passion pour une très riche Américaine, dont il fit un portrait retentissant, l’entraîna à la suite de son modèle dans le pays de l’or vierge. Il en revint complètement brouillé avec les blanchisseuses de son premier pinceau et sa fortune grandit de toute la noblesse de ses ambitions. Il fit le contraire de ce qu’il aurait dû faire et le fit avec un certain talent. Il ne lui resta, de ses anciens goûts, pour la nature ou le naturalisme, qu’une pose à la hussarde dont il s’excuse auprès des dames, pendant qu’il cherche à persuader les hommes de la rigidité de sa conscience d’artiste. J’ai dû fréquenter quelques années son atelier, où j’ai pris l’horreur du principe arrêté en même temps que celle du modèle payant.
Chancère, le député communiste, qui a épousé la veuve d’un marchand de denrées coloniales, est en habit des plus corrects. Il a le teint bilieux, la parole coupante. S’il ne se promène pas le couteau entre les dents, c’est qu’il redoute de briser son râtelier. On le devine tellement ulcéré d’estomac et d’esprit qu’on n’ose guère le contredire, de peur de lui voir sortir de sa poche une petite guillotine pour se tailler les ongles. Il fait les discours les plus incohérents qu’on ait jamais entendus, au moins en France. Je le crois tout simplement embêté par une maladie bizarre, gagnée dans un laboratoire de toxicologie. Là il a emmagasiné des poisons lents qu’il distille dans ses extravagantes revendications sociales. Ça ne sent pas la poudre, mais la pommade soufrée. Il n’aime visiblement rien, ni les hommes ni les femmes, pas davantage la bonne chère. Aussi est-il pour la suppression de toutes les jouissances connues. Quant au peuple, dont il représente les espérances, il ne l’a jamais vu qu’à l’état de cobayes dans des cages d’expériences. Il serait désolé de lui rendre la liberté, puisqu’il perdrait l’occasion d’étudier l’application de son venin-sérum sur ses maladies de peau ! Ce qui l’attire ici, c’est l’espérance d’un rabais au sujet du portrait de sa bourgeoise commencé depuis un mois.