Je cherche mon portefeuille, j’en tire un carton de bristol, une invitation à je ne sais plus quelle fête de nuit, dîner, souper, chez le peintre Carlos Vera. Au dos de ce carton, j’esquisse la tête qui s’encadre dans une des glaces de la voiture, une tête casquée de satin noir comme une petite Minerve le serait d’un sombre acier, délicieux monstre de sagesse et de grâce.
Le plaisir de copier ça m’empoigne. J’ajoute, derrière le casque, la silhouette d’un cygne majestueux qui vogue sur les lames de verre de l’étang et ressemble à un grand jouet apparu dans une vitrine. Ah ! que n’ai-je des couleurs, un brin de pastel, un simple crayon rose pour sa bouche ! Tout est fluide, se dégradant du vert pâle jusqu’au blanc éblouissant de ces ourlets de neige. Les branches onduleuses des arbres, au lent glissement de l’auto, font de très légères broderies veloutées sur les moires du ciel d’un gris s’azurant çà et là. Ce n’est pas la nature, c’est un décor, l’imitant, la corrigeant, la plaçant à notre portée de pauvres humains falsifiés, stérilisés.
Si Bouchette et moi nous vivions dans une île déserte, elle n’aurait pas ce qu’elle désire ou croit désirer ; cependant, je la consolerais de ses déceptions. Mais, me consolerait-elle des miennes ?
Je montre à Bouchette sa jolie figure.
— Voilà, madame, une première manière. Ce n’est pas ce que je voudrais réaliser et cela ne vaut rien pour la reproduction, soit dit sans offenser les instincts sacrés que vous portez en vous ! Nous tâcherons de faire mieux, la prochaine fois. Maintenant, allons goûter.
Après une halte réconfortante dans une pâtisserie, je dépose doucement la petite fille sur un trottoir de la rue Montmartre. Elle emporte l’esquisse d’un air triomphant et me la fait signer :
— Surtout, appuyez bien pour que ça se lise facilement, m’a-t-elle recommandé.
IX
Chez Carlos Véra.
Je fouille fiévreusement dans toutes mes poches, puis, je me rappelle cette tête de gamine que j’ai crayonnée au dos de ce carton. C’est comme un geste inconscient qui fut, jadis, accompli dans un jour de mon adolescence. Ai-je rêvé ça, dans mon âge trop mûr ? Oui, cette petite fille de la rue, fuyant les bombes de la guerre le long du trottoir, emportant… un autre carton, celui des chapeaux, de la commande pressée, que ses mains adroites viennent de terminer sans trop trembler de peur au fond d’un obscur atelier de couture… Je n’ai pas revu Bouchette depuis quinze jours.