Depuis les vins fins les domestiques ont très discrètement disparu pour aller servir le café dans le salon jaune. Les femmes, autour de moi, se consultent du regard. Les mets et les alcools terriblement épicés qu’on leur a offerts embrument leurs cervelles de douces colombes poignardées par le désir d’une suprême curiosité. Ne sont-elles pas toutes plus ou moins infestées de drogues préventives, curatives ou inoffensives que leur vendent nos charlatans à la mode ? Celle-là… c’est une nouveauté, oui.
— Attention, Mesdames ! (Et je tends ma boîte d’émail à Boreuil.) Il convient d’en prélever une pour notre excellent docteur qui la conservera aux fins d’analyse, le cas échéant.
Boreuil prend une pastille, la flaire encore en faisant une grimace dubitative, puis la glisse dans la poche de son gilet.
— La séance continue ! dit-il un peu vexé.
— Nous nous en remettons à la logique de ces dames. La logique, c’est la règle de tous les jeux. Ces dames auront le choix (et j’appuie) entre la disparition furtive ou la crise de nerfs qui dénoue toujours tout. Vous parliez de pari, docteur, au début du dîner, moi je fais celui-ci : ou la pudeur existe ou mes pilules en représentent l’alibi.
— Tu parles ! déclare brutalement Clara Lige. Moi je ne sais pas ce que c’est qu’un alibi. Tu pourrais bien t’expliquer en français.
— L’alibi, déclare sentencieusement Félibien Moro, ça se fabrique sur mesure à la Chambre correctionnelle.
Félibien Moro est ravi de tremper dans une affaire de mœurs. Il ne sera certainement pas acteur mais historien, et quel historien !
— Oui, affirme Boreuil, ça se décline, c’est un mot latin : alibi, Ali Baba, aliboron. Ces dames ne peuvent pas ignorer le latin qui, en ces mots, brave l’honnêteté.
Les femmes s’exaspèrent.