… Il reste, dans le salon aux roses jaunes, trois convives mâles, la princesse Servandini, le journaliste Félibien Moro et moi. Notre cher maître Carlos Véra dort profondément sur une pile de coussins verts qui joue le banc de mousse. Le vieux faune doit s’imaginer que Sorgah le berce dans ses bras d’ambre clair, mais Sorgah danse, vêtue seulement de ses chaînes de perles cliquetant contre ses anneaux d’or massif. Félibien Moro prend des notes et tout le café froid mis à sa disposition par les déserteurs.
Il prépare sa copie, un article incendiaire où il en ajoutera selon son frénétique usage. Roman ou chronique ?
En couronne, autour de moi, les fleurs de la guirlande sont éparses, toutes pudeurs effeuillées. Oh ! les merveilleuses pilules, et comme ces dames furent ingénues dans les différents aveux de leurs abandons tellement légitimes qu’elles feraient vraiment mieux de m’en rapporter tout le mérite.
Cette idée de l’alibi est géniale.
Je bâille un peu. Il est près de trois heures du matin. Sorgah danse avec une étonnante souplesse de reins et un regard d’au-delà très troublant. Que voit-elle ? La passion enlaçant la Mort, essayant de l’arrêter ? Ou la vie, la belle vie dont tous ses gestes vont scandant ou rythmant les plus folles extases ?
La princesse, debout, accoudée à la Diane aux yeux clos qui tend son arc impuissant vers le cruel chasseur, m’examine du haut de son face-à-main. Elle a l’air d’une vieille sirène en retraite dans sa cuirasse d’écailles. Elle contemple le tableau merveilleux de ces femmes endormies dont les formes blanches, les crinières blondes ou brunes s’étalent sur l’herbe fausse du jardin d’amour. Hubertine Cassan sort de sa robe comme une couleuvre sortirait d’un bouquet. Clara Lige a l’aspect d’une statue renversée par un vent d’orage. Quant à Raoule Pierly, la tunique fendue sous le triangle de diamants, elle a repris son impudeur professionnelle… en gardant la pose…
Le profil chevalin de la princesse, que je détaille pour le reconstituer quelque part, sujet de ferronnerie ou gargouille, a une pureté de granit gris qui n’est pas sans noblesse.
Elle vient à pas de louve, se penche, me touche à l’épaule. Je sens ses doigts crochus dans ma chair, comme la bête de boucherie, si elle n’était pas devenue inerte, pourrait sentir le crochet de l’étal.
— Montarès, me dit-elle, de sa voix rauque, je vais où vous savez, mais je ne veux pas y aller avec cela. Ce ne serait pas prudent (elle enlève son fameux diadème), parce que ce n’est pas une chose à confier aux domestiques de notre époque. Vous me le rapporterez quand vous voudrez.
Je passe machinalement le diadème à mon poignet, puis je le pousse jusqu’au haut de mon bras où il s’arrête, me donnant une horrible sensation de griffes me râpant la peau.