Je fais monter Bouchette sur l’estrade où l’on peut tenir la pose sans trop de fatigue, et je lui mets dans les bras la botte de fleurs, un fagot de mai rose et blanc qu’elle doit lever au-dessus de sa tête, très haut. Le tailleur gâte le mouvement de ses lignes dures.
— Non, Bouchette, ce n’est pas ça. Il faut un drapé de soie blanche. Vous allez suivre Francine dans le cabinet de toilette et elle vous habillera, car elle a une grande habitude. Ne vous émotionnez pas. Tous les paravents et toutes les portes que vous voudrez seront refermés sur vous.
Elle a, de nouveau, envie de pleurer, mais notre Francine, arrivée au coup de timbre, la rassure.
Ça s’éternise. Francine, derrière le paravent, me fait signe, car elle ne pense pas qu’on ait à prendre plus de précaution avec celle-là qu’avec les autres.
— Je ne sais pas comment la coiffer, Monsieur. Elle s’impatiente et parle de les couper. Vous pouvez venir.
J’entre dans cette pièce tendue de perse rose où le divan est très étroit, le miroir très large, où toutes les torchères sont allumées à cause des faux jours du dehors. Ma Jeunesse est là, debout, la tête inclinée sur ses cheveux qu’elle tord avec, sans qu’elle s’en doute, le geste romantique d’Aphrodite fécondant le monde. Le corps, droit, moulé très exactement dans un fourreau de satin blanc, plie à peine sur la hanche gauche où se noue le vêtement en écharpe. On dirait, tant est savant ce nœud d’écharpe, qu’il entraîne toute la chair du modèle, la fait prisonnière, l’épouse dans un enveloppement merveilleusement chaste, la défend contre les hardiesses du regard, l’enferme pour n’en donner que le dessin pur. Ce costume, pas un vêtement mais une application artistique d’une étoffe sur un nu, est une création d’Alex, de mon ami Alex, de chez Dœuillet, le grand habilleur de poupées parisiennes et du monde entier.
Sous la lumière, le satin se teinte de rose et d’or, a le ton d’un marbre chaud du soleil de l’été.
La chevelure est superbe mais mal soignée, le brun fauve de cette nappe est huileux par place ; on devine que la jeune femme n’a pas le temps de les brosser tous les jours. Chose singulière, je m’aperçois de ce détail qui choque le peintre et qui aurait laissé l’homme indifférent… hier matin.
— Francine, dis-je d’un ton froid, il faut me laver cette chevelure. Elle est magnifique. C’est dommage.
— Je ne veux pas. Ce sera trop long. Laissez-moi les couper, monsieur Montarès, vous aurez un modèle à la mode, supplie Bouchette.