Je l’écoute, ravi. Elle va, vient, se rassied et caresse Sirloup qui lui donne de vigoureux coups de patte pour l’assurer de son dévouement. Je remarque, non sans attendrissement, que ce qui l’éblouit, ce ne sont ni les cristaux taillés, ni les argenteries des vitrines, encore moins le couvert où Francine a prodigué les figurines de Sèvres sur un carré de Venise. Ce qui l’enchante, c’est le jardin, les fleurs, les grands arbres. On a envie de l’embrasser !
Elle baisse les yeux, subitement, sous mon regard plus chaud.
— Oui, j’ai pleuré. Ça m’est parti malgré moi, quand ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas vous réveiller de nouveau, puisque vous ne m’attendiez pas.
— Ma pauvre Bouchette ! Est-ce que je ne vous attends pas toujours ? Moi, je n’ai pas votre adresse pour vous faire signe.
— Le beau malheur ! Et la dame qui est partie, celle que vous aimez tant ? Elle n’est donc pas revenue, celle-là ?
— Je l’ai peut-être oubliée, chérie.
— Non, monsieur Montarès. Ça ne s’oublie pas, ce qui fait mal… mais il faut bien vivre…
Elle a souvent de ces phrases, profondément naturelles, dans lesquelles on se mire comme dans le fleuve qui passe en emportant un secret, son abominable noyé, tout au fond.
J’allume des cigarettes et lui montre comment Sirloup fume. Elle rit. Après le dessert, nous faisons un tour. Je lui permets de visiter toute la maison, sauf le boudoir-serre dont je ferme la porte à clef d’un geste nerveux. Elle n’entrera jamais là. Ne scandalisons pas les enfants.
L’atelier la plonge dans un grand respect, celui de l’ouvrière pour l’ouvrier. Elle ne peut pas se figurer que je suis l’auteur de tout ça et à moi tout seul. Enfin je lui explique ce que je lui demande, puisqu’elle veut m’aider. Je voudrais, sans jeu de mots, recommencer ma Jeunesse, celle que j’ai ratée, parce que la gamine qui me l’a posée, plus jeune qu’elle pourtant, n’était pas aussi naïve, sentait la vulgarité pour ne pas dire le vice.