— Mon cher docteur, j’implore le secret professionnel. La dragée que vous avez analysée était pareille à toutes les autres, elle ne contenait, en effet, aucun aphrodisiaque. Vous vous rappelez mon mot à leur sujet, elles représentaient l’alibi. Voulez-vous suivre mon raisonnement en oubliant que vous êtes un savant pour ne vous rappeler que votre appétit des histoires salées ? J’ai mystifié ces dames comme les mystifient les tireuses de cartes, les chiromanciennes, les spirites et les prêtres qui le font, eux, pour en obtenir la forte somme ou l’absolue confiance. Si je leur avais dit : Vous allez vous abandonner toutes à un seul homme, — ça aurait manqué de galanterie. J’étais ridicule et elles aussi. Sans compter que les voisins auraient voulu intervenir, en exceptant ce bon Carlos Véra, plus porté sur le mélange des alcools que sur celui des nuances de chevelures féminines. Comprenez-moi et excusez-moi. En vous annonçant une reprise du fameux drame des pastilles du marquis de Sade, j’obtenais d’abord la tranquillité. Cela devenait impressionnant au point de vous faire vous abstenir, dans le doute. De notre temps, on a la terreur des aventures d’amour ! Une fois le champ des aventures déblayé, ces dames devaient, fatalement, se laisser entraîner par leur curiosité, surtout par le phénomène bien connu de l’autosuggestion s’accompagnant de vins généreux et de propos incendiaires. Je ne me permettrais pas d’insister sur mes mérites personnels, car ce serait de mauvais goût.

— Et Félibien Moro ?

— Le journaliste romancier a pris des notes, le document humain avant tout, n’est-ce pas ? Quand on lira ça dans le journal ou dans le livre, on lui trouvera une imagination excessive.

Boreuil se lève, se met à arpenter l’atelier en secouant son cigare.

— Ah ! je ne marche plus ! Vous êtes enragé, mon cher ! Non, ça n’est pas permis, ça dépasse même toutes les permissions. Je suis… démoralisé.

— Mais, je le sais bien que vous n’avez pas marché. Je ne suis pas enragé. C’est elles qui le sont, les filles d’Ève, encore faut-il leur en fournir discrètement l’occasion, l’alibi. Par acquit de conscience, je retire du jeu le diadème de la princesse et les chaînes de perles de la danseuse Sorgah qui est, depuis longtemps, mon amie. Simple retour de flamme ! Quant à Mme Servandini, elle m’a proposé le bon motif, c’est-à-dire le mariage. En voilà une qui n’en veut croire que ses propres yeux.

Boreuil objecte :

— Elle prétend, en des termes des plus précis, qu’elle n’épousera qu’un fort de la Halle ou un très vieil aristocrate, assez blasé pour lui passer toutes ses frasques…

— Il est évident qu’elle épouserait les deux si elle les rencontrait dans le même homme.

— Ça ne l’empêche pas d’aller aux Halles chercher… l’autre, j’ai vu, moi de mes propres yeux, sa voiture en face d’un Caveau, vers cinq heures du matin.