— Pourvu que ça dure !
— Ça durera parce que je suis amoureux,
— Vous ? Allons donc !
— Pas de celle-là, d’une autre.
— Montarès, vous êtes une énigme. Expliquez-vous encore… qu’est-ce que l’amour vient faire dans votre cas ?
Un instant je regarde cet homme très franc, pas jaloux à la mauvaise manière des mâles entre eux, mais qui croit peut-être qu’il existe des cas et qu’on peut classer chaque individu par l’étude de ses manies ou de ses tares. C’est un scientifique.
— Boreuil, je vous scandalise, mais je ne veux pas en abuser. J’avoue : je suis plutôt un chaste. J’ai horreur du vice, horreur des histoires du genre de celles que vous me racontiez tout à l’heure. Le hasard m’a simplement repris ma femelle, et je ne suis plus qu’un pauvre mâle désemparé. Je crois que le couple erre à travers les siècles en se cherchant et qu’il ne se reforme que par un miracle des circonstances. Et c’est sans doute pour cela qu’on n’aime qu’une fois en toute connaissance de cause. Cela peut durer jusqu’à la mort, à la seule condition de ne pas survivre à la plénitude des sensations ou des sentiments. Il faudrait avoir le courage de tuer ou de se tuer. Remarquez, je vous prie, que le monde entier tourne autour du sujet. Toutes les légendes et toutes les religions en sont la preuve. Mais l’humanité a perdu le sens des sens et ne sait même pas ce qu’elle désire, parce qu’elle est appauvrie sous tous les rapports. Bientôt il vous faudra créer des maisons de santé pour les gens bien portants comme vous et moi, parce que les gens bien portants seront la terreur des autres. Ce seront les grands carnassiers perdus dans la forêt des appétits, justement anormaux. Il est anormal d’aimer l’argent, les honneurs, la coco et de parler perpétuellement pour ne rien dire, de se leurrer mutuellement sur toutes sortes de crimes que l’on commet au nom de toutes sortes de conventions sociales qui ne tiennent jamais devant les grands ouragans : la guerre ou la peste, la famine ou l’inondation. La puissance éternelle c’est l’amour. Si l’homme avait compris quelque chose à la vie qu’on lui donnait pour en jouir et non pas pour la diminuer au nom de je ne sais quel respect dit humain, il aurait, depuis beau jour, construit et le temple de l’esprit et le palais des grâces, nous serions plus heureux, nous vivrions plus longtemps, au moins plus fort. Le train de notre existence a déraillé, il déraillera jusqu’au précipice… puis, s’il reste un couple, des êtres jeunes, sains et qui auront tout oublié de l’enseignement trop professionnel des parents, alors pourra-t-on recommencer en beauté. Pour le moment ça me paraît devoir finir en laideur… Voulez-vous que nous prenions le café dans la serre, mon cher ami ?
Dans la serre, Boreuil contemple silencieusement la femme nue, boit son café par petits coups de gorge voluptueux et méditatifs.
— Finir en beauté ? Hum ! Si vous rencontriez, un soir de dépression physique, le modèle de cette étude-là, une fantaisie de votre trop riche imagination, votre chef-d’œuvre, certainement, pourriez-vous le reconnaître ? Tout est hasard dans la vie des amoureux ou des monstres de votre espèce.
Et mon invité part, de bonne heure, prétextant que je dois avoir besoin de sommeil.