La nuit… les rideaux de velours violet m’enveloppent de leur somptueux catafalque. La lampe, mise en veilleuse par Francine, donne une lumière qu’on s’attend à voir mourir d’une minute à l’autre. Tout est sombre. Sirloup dort, au pied du portrait, le nez entre les pattes. Il ne songe plus à la chatte des concierges rôdant autour des nids. Je fume. Le mince filet de fumée, comme un encens, monte vers la femme aux bras tordus en arrière et qui rit, qui rit follement de me revoir prostré devant le disque éclatant de son ventre. Où irais-je encore pour la fuir ? A quels excès me faudra-t-il encore me condamner ? Il serait peut-être plus simple de chercher à la rejoindre. Existe-t-elle encore ? Boreuil a raison. Je l’ai peut-être inventée et si je la rencontrais, la reconnaîtrais-je ? N’ai-je pas dépassé, maintenant, la limite du possible amour ? La nature et l’amour ont horreur du vide ! Avec les vagues données que je possède sur sa situation sociale, que puis-je espérer ? Durant trois ans, je l’ai retrouvée, l’hiver, dans un appartement très quelconque, loué tout meublé. Elle revenait là pour des raisons de famille, vivant séparée de son mari, un M. Vallier, propriétaire d’un haras en province, un homme fantôme qu’on ne risquait rencontrer nulle part. Mme Pauline Vallier sortait peu, ne fréquentait guère que les théâtres, cherchant à se distraire d’une neurasthénie commençante. Nous nous rencontrâmes dans un de ces endroits publics, puis ce fut le coup de foudre, de part et d’autre, la passion… et je n’ai pas su la garder, parce que je ne la sentais pas à moi entièrement. Il aurait fallu s’expliquer ou abdiquer mon indépendance, mon orgueil d’artiste, en un mot ma liberté à laquelle je tiens énormément… et qui, aujourd’hui, ne me sert à rien ! Je n’ai pas l’habitude de m’intéresser aux femmes en dehors de l’amour… est-ce que par hasard j’ai eu tort pour celle-là ?

J’étouffe sous ces plis lourds qui portent en eux tous mes soupirs, toutes mes anxiétés, les mille et une tortures d’un abandon que je m’imagine injustifié ! Non, je ne céderai pas plus à la tentation de chercher à rejoindre Mme Pauline Vallier que je ne consentirais à me mettre en suiveur, aux trousses de ma petite amie Bouchette. Je sais que Bouchette reviendra parce qu’elle m’aimera. Mme Pauline Vallier ne reviendra pas parce qu’elle ne m’aime plus.

Le vent tourne autour de ma cage de verre, on est en mars et il souffle furieusement pour chasser le vieil hiver qui s’obstine en des pluies glaciales. Sirloup dresse l’oreille, de temps en temps, au gémissement mystérieux du grand ancêtre qui va encore plus vite que lui, rase la terre, joue avec les brindilles ou s’élance à la tête des arbres pour les faire plier. Je regarde le platane décapité. Il a, sur la gauche, une petite boursouflure, comme un furoncle. Encore une de ces végétations malsaines qu’il va nous exhiber, lichen, ou champignon ! Il luit, dans l’ombre mauve, tel un corps exhumé, le corps d’un vampire dont on ne sait si l’existence végétative n’est pas un danger secret.

— Sirloup, allons dormir, mon chien. Le sommeil est la seule chose bienfaisante parce qu’il ressemble à la mort, tout en nous permettant d’assister à notre résurrection.

XIII

Avec Bouchette, vêtue en jeune personne du meilleur monde, je suis allé aux Français, matinée, bien entendu, car nous ne pouvons sortir que le jour à cause du mari. J’essaie le poison des grands sentiments, noblement exprimés, sur cette nature si franche et si fraîche. Elle a écouté comme à l’église, en ouvrant ses yeux de moineau de toutes ses forces intellectuelles.

Je lui demande ses impressions.

— Ça me fait l’effet de la patronne de notre maison de confections quand elle nous déclare, à propos des modèles refusés, que la patrie est en danger, rapport à ce qu’on ne travaille plus que huit heures. Moi, n’est-ce pas, je ne suis que brodeuse, petite main, si vous voulez. Toutes ces belles phrases, ça me passe par-dessus. J’y peux rien.

Et puis nous sommes allés au concert de l’Olympia, nous avons vu les hommes de bronze qui lui ont fait peur et entendu une très vieille, sinon très absurde chanson, datant d’Aristide Bruant, je crois, une de ces berceuses de peuple qui sont stupides, mais dont les refrains obsédants contiennent peut-être toute la morale capable de l’émouvoir. Un refrain dans ce style :

On l’appelait Éva la blonde.