Elle n’avait plus de parents,

Et comme elle était seule au monde,

Sa famille, c’était ses amants.

Alors, Bouchette, les nerfs tendus, les mains crispées sur le bord de la loge, a éclaté en sanglots.

— Voyons, Bouchette, de la tenue. Vous allez nous faire remarquer. C’est idiot. Sans compter que vous vous enlaidissez.

Je suis furieux. Elle redouble. Son minuscule mouchoir est à tordre, voilà que ça coule le long de son corsage gris-perle. Il faudrait un parapluie. Je l’emmène brutalement chez un pâtissier des boulevards où elle se calme en voyant des gâteaux encore inconnus de sa gourmandise, le seul vice que je lui connaisse.

Dans la voiture qui nous ramène, je me fâche :

— Enfin, voulez-vous me dire, Bouchette, pourquoi vous vous attendrissez sur les malheurs d’une Éva-chat-perdu qui s’offre toute une famille d’amants ? Vous avez vraiment un petit cœur dépravé, ma chérie.

— C’est pas ma faute, monsieur Montarès. J’ai pleuré parce que c’est la vérité, cette chanson-là. On n’a plus de parents, et ce serait pourtant la famille, un amant qui vous aimerait… aussi pour tout le reste !

Je la serre contre moi en respirant son parfum de jeune fleur après l’orage, parfum qui domine l’heure choisie, laquelle heure, hélas ! tarde bien à sonner ! Je commence à ne plus savoir ni ce qu’elle veut ni ce que je veux, ce qui me force à vivre, en dehors d’elle, d’une existence de bâton de chaise. Je suis ensorcelé. Je n’ose pas la réduire à un rôle très vulgaire, parce que j’ai peur, précisément, de la vulgarité qui pourrait en ressortir, tuant tous les autres délicieux effets de sa nature primesautière. Les fleurs sauvages sont, à les regarder vivre en liberté, les plus exquises des fleurs, mais cueillies, mises dans un verre d’eau, elles se fanent très rapidement, se décolorent, tous les détails de leurs grâces disparaissent et bientôt il ne nous reste plus que… de l’herbe, une espèce de cheveux secs ou mouillés, tout au plus bons pour les bestiaux : du foin.