— Bouchette, je vous adore, en attendant de vous aimer, seulement je ne veux pas faire partie de la famille. Je préfère être tout seul, ou pouvoir me l’imaginer. Lâchez votre mari ou votre amant, et venez vivre chez moi. Nous ferons un charmant ménage qui durera un peu plus que toujours, c’est-à-dire longtemps, pour parler comme un poète dont vous ne goûteriez pas l’humour. Si vous redoutez la sévérité de Francine, laissez-moi grimper à la mansarde où l’on ne tient pas debout. J’y marcherai à quatre pattes. Je vous arrangerai cela comme un nid. Murailles au vernis blanc crème, frise au pochoir représentant des écureuils mangeant des noisettes, à moins que vous ne préfériez la traditionnelle guirlande de myosotis. Meubles en bois clair, lit, tendu de soie rayée pompadour… quoi ? Que voulez-vous de moi, Bouchette ? Je cherche… Je ne peux donc rien vous offrir, à cause de ce mari espagnol qui vous donnera, lui, des coups de couteau, s’il vient à s’apercevoir de vos fugues !

Elle me tend son sourire navré avec sa bouche et je me grise de cette rose rouge qu’elle me tient moins haut depuis quelque temps. Elle finira par se prêter par miettes, comme une demi-vierge.

— Voyez-vous, monsieur Montarès, on ne peut pas appartenir à deux hommes à la fois. C’est une idée que j’ai bien arrêtée dans ma tête, à cause des enfants.

— Mais, petite malheureuse, il sera Espagnol, votre mioche, si jamais vous en aviez un contrairement à mes intentions personnelles ! Vous feriez mieux, si vous tenez tant à ce genre de cadeau qui déplace les lignes, de vous adresser à un peintre sachant dessiner en français.

Et la voilà qui repleure.

Le plus terrifiant, c’est que Francine monte la garde autour d’elle. C’est mon modèle préféré, mais c’est aussi le sien, à elle, qui ne dessine pourtant en aucune langue. Francine l’habille, la déshabille avec des égards qu’elle n’a jamais eus pour les Jeunesses de ma collection. Elle est touchée, m’a-t-elle avoué, par l’honnêteté de cette enfant qui, m’accompagnant au théâtre ou au cinéma en des costumes de grande couture, des chapeaux du bon faiseur, n’emporte rien de chez moi, revêt, pour s’évader du pavillon, son pauvre petit tailleur de quatre sous et son manteau usé, quoique doublé de ciel. Bouchette redoute même les parfums, l’heure choisie, durant laquelle on a oublié la mansarde plus ou moins conjugale et elle se débarbouille, se frotte vigoureusement les joues, les oreilles, pour que ça ne sente pas si bon.

— Cette enfant-là, Monsieur, déclare Francine, c’est tendre et solide comme du pain complet. Elle fait un vilain métier, ça, c’est certain et je ne comprends pas pourquoi ses parents le lui laissent faire, mais elle est honnête : rien en dehors de la pose.

Avouer à Francine que ce n’est pas un modèle ordinaire, celui qu’on ne paie pas, même pour la pose ? Fichue situation ! Par moment je serais content de me rencontrer, nez à nez, avec le représentant de la maison espagnole, et mon fatalisme intérieur m’interdit toute provocation extérieure de ce côté-là. Une chose demeure indéniable, c’est que j’ai le tort d’avoir commencé. Heureusement que Bouchette ne songe point à me le reprocher : elle ignore la psychologie.

Aujourd’hui nous allons au Faubourg. Je suis très curieux d’étudier les réactions de la sensibilité de cette primitive, sous le choc des pensées bondissant dans une foule presque populaire. Le Faubourg n’a rien d’un théâtre et n’use de l’écran que lorsqu’un film est défendu. Ce n’est pas non plus la réunion publique où, généralement, on reçoit beaucoup plus de horions que de bons principes. On pourrait appeler ce pittoresque rendez-vous de, souvent, très mauvaise compagnie, l’auberge des idées. On entre là-dedans pour deux francs et on y entend discourir, ou déblatérer, les plus grands noms de l’intelligence, que l’on a, pour quarante sous, la permission d’interrompre, à la seule condition, pas toujours respectée, de se montrer bref et courtois.

Néo Soldès, le directeur fondateur de cette école du libre propos, est un beau jeune homme tenant à la fois du tribun et de l’acteur, conservant le plus merveilleux sang-froid au milieu des plus violentes polémiques, rompu à tous les exercices de force physique ou intellectuelle, véritable gamin de Paris quant à la vivacité des répliques, toujours armé du sourire du dilettante et capable de maîtriser, avec la même persuasion de geste, l’ouvrier champion des revendications sociales un peu bu et l’intarissable poète de salon, rendant, sur les spectateurs horrifiés, tous les thés de la Muse. Cette étrange association de gens qui ne se connaissent pas entre eux donne les résultats les plus inattendus à une époque où sévit la manie du discours pour le discours. On y apprend des choses. C’est la conférence contradictoire, moins le compère monotone. Les rafales d’injures et les ovations y prennent une sincérité qui ne va pas sans grandeur. Des orateurs connus aux interrupteurs inconnus, règne une sorte de fiévreuse intimité d’où finit par jaillir la passion de la lumière. Si à la Chambre des députés on se vend, au Faubourg on se donne et malgré la véhémence des polémiques, c’est vraiment de l’art… j’allais dire de l’amour, car, en sociologie, l’amour ce serait, peut-être, de préférer le bien de la cause, ou du pays, à un triomphe de jolies petites combinaisons aussi moralement sales que la chemise de la prostituée. Je me hâte d’ajouter que je n’ai aucune opinion, pas plus en peinture qu’en politique, mais je n’ai jamais pu serrer la main d’un député, sans, au préalable, mettre des gants. Royaliste ou communiste, il a toujours touché quinze mille francs pour ça. La France a vraiment tort de s’encombrer de souteneurs, alors qu’elle est encore assez belle pour avoir des amants.