— Comment faut s’habiller ? demande timidement Bouchette.

— Le plus simplement possible, chérie. Vous rencontrerez là des ouvrières comme vous qui sont, comme vous, très intelligentes et aussi quelques grues de lettres espérant épater le public par la somptuosité de leurs atours. Rangez-vous du côté de vos sœurs, les jolies midinettes. J’aimerais à vous voir en cheveux !

— Mais à cause de vous, ce ne serait pas très convenable, monsieur Alain Montarès, puisque vous allez être accusé. Enfin, de quoi vous accuse-t-on ?

Je ris. L’enfant est inquiète parce que mon album intitulé : Jeunesse, du titre de la première gravure, où sa bouche fleurit au bout de la tige d’un fourreau de satin blanc, va passer devant les pittoresques assises du Faubourg. Néo Soldès me fait beaucoup d’honneur… Comment expliquer à cette gamine sauvage que les contradictions, les critiques, les cruautés, voire les injures, c’est de la réclame pour une œuvre sans grande prétention artistique ? J’ai fait ce que j’ai pu… je devrai le reste à Bouchette. Ne nous frappons pas !

Elle va s’habiller mystérieusement dans le cabinet de toilette de mon atelier et j’entends Francine lui recommander de ne pas oublier de bien boutonner son vieux manteau, sa petite étole de lapin rasé, ou elle aura froid. Elle exagère, Francine ! Le tailleur de demi-saison me paraît justement de saison.

Je renvoie ma voiture et nous prenons un taxi.

La salle est comble, archi-comble. C’est celle d’un théâtre sans prétention au luxe avec une entrée modeste, un contrôle bon enfant qui laisse passer les gens sans leur infliger des vexations saugrenues. A deux heures et demie, tout le monde est là. Sous le rapport de l’exactitude, le Faubourg se montre royalement poli. Il n’est pas rare, même, de voir des groupes de spectateurs attendant l’ouverture de la salle en grignotant quelques vagues charcuteries, le lion populaire s’aiguisant les dents !

Bouchette est en cheveux, dans une coiffure que je trouve un peu négligée, rappelant celle de ma Jeunesse. Je n’ai pas le courage de me plaindre, cependant je préférerais ne pas nous faire trop remarquer.

Parmi les spectateurs, je distingue une bande de joyeux rapins, détestant les vieux maîtres d’instinct, ce en quoi ils ont souvent raison, car l’habitude du succès engendre la monotonie de l’œuvre.

En marge des vieux maîtres et des jeunes écoles, je ne leur représente guère qu’un indépendant qu’ils connaissent mal et dont les procédés ne font l’objet d’aucun manifeste. Moi je ne manifeste pas, je travaille. Et quand j’ai le temps de m’ennuyer, je m’amuse. Il serait plus franc d’avouer que je m’amuse toujours, mon travail étant, par excellence, la recherche de la beauté sous toutes ses formes et de la vérité aussi nue que possible.