La cérémonie se déroule selon les rites coutumiers. Un ami fait un éloge trop poussé de mes pages d’album, ce qui attire une réplique d’un Monsieur grincheux, critique d’occasion, qui déclare que je n’ai jamais su dessiner.

Immédiatement, la bande qui eût été contre moi si on m’avait découvert un talent académique, tombe sur le Monsieur et, comme celui-ci n’a pas d’estomac, il perd pied, abandonne. Des camarades épars dans la salle se rallient, sifflent ou applaudissent ; la mêlée devient générale. On entend, dominant le vacarme, la voix pointue d’une dame que je ne connais pas :

— A bas la pornographie ! A bas la Jeunesse !

A laquelle voix pointue répond un cri rauque de phoque sortant de l’eau :

— Enlevez le pornographe, c’est un monstre qui déshonore la peinture et les femmes !

Intérieurement, je me tords, mais Bouchette a des larmes plein les yeux. Elle est debout, bien cadenassée dans son vieux manteau et sa petit étole de lapin rasé. Elle a visiblement envie de dire ou de crier quelque chose. Ses mains nerveuses se cramponnent au rebord de la loge. Elle est, devant cette foule rugissante, trépidante, comme la souris en face du chat.

Comment Néo Soldès a-t-il pu deviner l’état d’âme de cette enfant et surtout… ce que j’ignore encore moi-même ? Je le vois sauter, d’un bond, de la scène où il trône, entre des pancartes barbouillées de phrases énormes : « Les insultes ne sont pas des arguments. » « On est prié de ne pas tuer l’orateur avant la fin de son discours. » « Ne jetez pas de croûtes de pain aux animaux de la ménagerie, car le pain augmente tous les jours ! » Il fond sur Bouchette, tel l’oiseau de proie sur une tremblante bestiole et il l’enlève à bout de bras. Je n’ai même pas le temps d’intervenir. Bouchette, la pauvre Bouchette, hypnotisée par ce terrible garçon, va faire ses débuts, elle monte sur une scène… autant dire qu’il l’y porte, et j’assiste à un coup de théâtre que ni moi, ni Bouchette, ni Néo Soldès n’avait pu préparer, un vrai coup de théâtre, au moins pour nous trois.

Bouchette enlève fiévreusement son manteau, sa petite étole de lapin, secoue ses chevaux qui s’écroulent et… je vois apparaître la Jeunesse de mon album, la jolie fille en fourreau de satin blanc, si intime avec sa chair, ce fourreau, qu’en dépit de la décence montante de la robe, elle semble nue.

— Voilà ! fait Bouchette d’un accent désespéré qui retentit dans la stupeur d’un instant de silence. C’est moi la Jeunesse et il ne m’a pas déshonorée ! Vous êtes tous des lâches !…

Je ferme les yeux, comme sous le coup de fouet cinglant d’un éclair, et la foudre, le classique tonnerre d’applaudissements, bouleverse toute la salle.