Quant aux distractions, une à une, elles sont tombées en tournoyant dans le vide, autant de pétales de fleurs allant rejoindre la grande rivière qui passe emportant son secret, son noyé, tout au fond.

Sorgah est malade. Clara Lige, tellement vulgaire ! Hubertine Cassan exige un portrait nouveau dans tous les illustrés et Raoule Pierly me parle de littérature, ce à quoi je ne comprends rien.

Partir ? Les beaux voyages ? On ne sait pas à quel point le paysage est, en effet, un état d’âme et comme il devient une perturbation douloureuse pour celui qui le contemple avec des yeux ailleurs. J’ai espéré, un instant, fuir en emmenant Bouchette comme un brin de muguet dans le porte-bouquet de la voiture. On irait s’échouer sur une plage déserte, avant les baigneurs, ou en pleine campagne pour lui entendre faire des réflexions amusantes ; Bouchette me boude. Elle est fâchée. On s’est mal séparés. J’étais nerveux. Je lui ai parlé durement. Je redoutais l’étreinte irrésistible qui l’empêcherait de m’échapper et ferait, enfin, de nous deux, le couple désassorti, mais rivé à la plus tyrannique des habitudes. Rien n’est traître comme la différence de classes, en amour. Instinctivement, Bouchette s’en rend compte. En outre, ce qu’elle désire est inadmissible, au moins pour moi. Elle ne reviendra peut-être jamais. Étrange sensation de délivrance !… J’aurais dû exiger son adresse, son véritable nom. Des lassitudes incompréhensibles me paralysent, maintenant. Je n’ai de volonté que pour goûter la douleur d’aimer l’autre sans aucun espoir.

… Et je pense à cette chose qui pousse peu à peu sur l’arbre mort, le platane décapité, cette tige naissante d’un vert pâle, terminée par l’embryon d’une feuille, de cette chose inouïe, de ce miracle de la résurrection végétale permettant au platane centenaire d’assister à l’éclosion de sa dernière branche. Je m’imaginais un de ces horribles petits champignons vénéneux, fruit de la malsaine humidité des printemps parisiens, un revenez-y du poison mystérieux qui a tué ce grand corps mis en cage, et c’est bien sa propre race qui lui offre ce gage de verdeur. Avec qui fait-il l’amour, celui-là ? Ou est-ce une galanterie posthume en l’honneur du portrait de la femme nue ?

Nous sommes en Mai. Le temps est, ce soir, tiède comme un bain délassant. J’ai dit à mon chauffeur de garer la voiture derrière un pavillon du Bois et de m’attendre. Ils seront nombreux, les chauffeurs qui attendent leur patron ou leur patronne en bonne fortune sous les halliers aux verdures nouvelles ! On prétend que les allées un peu écartées des grandes voies ne sont pas très sûres, vers une heure du matin. Allons donc ! Les malfaiteurs eux-mêmes pensent-ils à d’autres exploits, par ce temps-ci, qu’aux exploits amoureux ? J’ai un revolver dans ma poche pour le… surplus et, si je vaux un homme, Sirloup vaut deux chiens.

La nuit est délicieuse. Elle est une de ces surprises que notre climat, toujours si pluvieux, nous réserve quand tout nous semble perdu, gâché, hors de saison.

C’est un des souvenirs d’une autre existence que les vieillards regrettent en nous racontant des histoires qui font sourire nos âges mûrs et se moquer les jeunes gens. On s’est habitué à tout : aux étés froids, aux hivers fiévreux et aux verglas de Juin. Nous ne nous étonnons plus de rien, surtout depuis la grande guerre. Le climat se désaxe comme nos cerveaux. On peut impunément réhabiliter les traîtres, déclarer acquis le bien volé et admettre la bonne foi de l’Allemagne. Ça ne nous remue plus aucune fibre. Nous avons subi l’ablation d’un lobe cérébral où nichait le bon sens et toutes les culbutes nous paraissent inévitables. Le tour de force est devenu le tour de farce. On serait seulement déçu d’apprendre que ça n’irait pas plus loin.

J’ai entendu, dernièrement, chez une bourgeoise très collet-monté, son fils, un de mes camarades, répondre, parce que sa mère le pressait de se marier, d’épouser la charmante jeune personne moderne qu’elle lui prônait comme la meilleure des garçonnes : « Non, maman, n’insiste pas. Je ne suis pas pédéraste. »

J’ai filé pour ne pas pouffer devant cette vieille dame fort comme il faut, qui allait certainement me demander ce que ce mot voulait dire.

Oui, la nuit est délicieuse. Je rentrerai tard ou je ne rentrerai pas du tout, dussé-je camper comme un homme sauvage. Sirloup m’a suivi, peu soucieux de garder l’auto durant les beuveries de ces Messieurs les chauffeurs. Le voilà ivre, lui, de cette liberté complète, sans témoin gênant, sans compagne amoureuse ou capricieuse, absorbant l’attention de son maître : on joue nous deux. Je lui jette un caillou et il s’élance follement heureux de le distinguer parmi les mille et un cailloux de l’allée, aux feux de ses deux topazes flambantes. Il court à travers les pelouses pour y chasser de menues bestioles que son galop frénétique expulsera de leur trou. Puis il revient, fait vivement le tour de ma personne pour s’assurer que rien ne me menace. Je l’entends haleter derrière mes talons. Loup et berger, il me guette et me garde, voudrait sauter sur mes épaules ou se coucher à mes pieds. Ah ! que c’est beau une animalité pure ! Aucun autre intérêt ne le guide, celui-là, que l’amour pour son maître, et cet amour est pourtant fait, extrait, de tous les intérêts réunis. Il représente l’intérêt suprême de la fidélité. Sirloup est un monstre et un innocent. Sur un signe de moi, il tuera ou sauvera quelqu’un… mais il attendra le signe. Il ne sait rien de mieux que mes ordres.