Combien la douceur de l’air est émouvante ! La fluide clarté de la lune double toutes les lignes noires du paysage d’un ourlet de blancheur opaline. On dirait que ce beau sein de femme, penché sur nous, laisse couler une rivière de lait nourrissant de sa lumière toutes les bouches d’ombre tendues avidement vers lui. Quel calme, dans ce parc immense dessiné pour le seul plaisir du regard ! Qui donc le connaît bien, la nuit, ose le hanter, quand toutes les rumeurs s’apaisent, que la grande ville, derrière lui, semble se taire pour écouter chanter ses rossignols ?

Malgré moi, le peintre travaille : je peuple de nymphes ces pelouses qui se déroulent en tapis de velours allant tremper dans l’eau des lacs et s’y franger d’émeraudes. Je vois danser mes belles illusions en rondes multiples, tantôt légères comme le brouillard de ces prairies artificielles, tantôt comme des écharpes tendues ou des ailes transparentes.

Et la mélancolie de la solitude s’abat sur moi, m’étreint à me suffoquer.

Que t’ai-je fait, ô Nature, pour que tu me condamnes à errer seul parmi tes merveilles, amant toujours épris, sans trêve ni repos, de ce que tu as de plus cruel : le tourment de la volupté. J’aime et j’ai oublié tes plus naïfs commandements, tes ordres les plus impérieux, ô toi, maîtresse des maîtres, et n’est-ce pas toi, par-dessus tout, que j’aime, toi la beauté qu’on ne peut maquiller, toi qui transparais sous tous les masques, nudité vivante et ardente qu’on ne pourra, probablement, atteindre, posséder, qu’en se couchant pour toujours au lit de la tombe ! Nature, marâtre et amante tout ensemble, pourquoi m’as-tu doué de ta puissance aveugle, inutile, si, vraiment, aucune de tes créatures humaines ne peut l’égaler… ou la détruire ? Vieux sans avoir subi la déchéance de la maladie, j’ignore le doute ou la peur. Je demeure debout, indéracinable comme l’arbre, là-bas, le centenaire décapité dont le cœur, la flamme végétative ne veut pas mourir… et on dit encore de moi : le beau Montarès. Que veux-tu donc que je devienne si jamais personne, dans la foule de tes nymphes ou de tes filles, de mes illusions ou de mes réalités, ne consent à s’unir à moi pour une éternité de caresses ?

J’aime l’amour, « j’ai la fureur d’aimer », pour refaire la sinistre déclaration de Verlaine, et j’ai trahi l’amour parce que je l’ai compris trop tard. Tout ce que j’ai possédé, je l’ai perdu pour ne pas avoir su me l’expliquer à moi-même ou l’apprécier. Je ne peux qu’une réalisation : être heureux au-dessus de tous les bonheurs ordinaires, être surhumain au-dessus de la faiblesse humaine qui me jalouse, m’a pris en horreur, me punit… Or, je ne suis pas coupable, sinon d’être moi, quelqu’un que tu as enfanté à ton image, Nature, un être aveugle s’en allant à tâtons vers sa destinée.

J’ai toujours été la proie d’une nuit de printemps et jamais je n’ai pu résister au corps invisible qu’elle me représente, qui embrase le mien, fait frémir, sous ma peau, ma chair et sous ma chair mes os qui me brûlent. Où est-elle donc, cette compagne insolente qui joue de moi, enflamme mes lèvres et me force à lui livrer tous les baisers, jamais rendus ? Est-ce une mère trop tendre, qui cherche à consoler le fils dont elle redoute les caresses, ou une amante désespérée qui poursuit, de son ombre, l’amant qui l’a trahie ?

Je suis arrivé devant le lac sans rencontrer personne. Je me rappelle les cygnes. Je vois celui qui s’estompait derrière la tête brune de Bouchette, cet hiver. Les cygnes dorment et bercent mon désir sous leur duvet irritant, la petite houppe à poudre de Bouchette qui leur fut arrachée. La merveille du ciel, bleu marine, se mire dans les reflets soyeux de l’eau, la rend profonde comme celle d’un océan. Quelle douceur ce serait d’aller aborder là-bas, dans l’île, de courir sous les saules où sa nudité pâle rendrait anxieux les grands oiseaux. Mais non, rien ! Tout est en rêve parce que jamais ne sonne l’heure de l’opportunité des beaux hasards. Et, du reste, nous, les hommes trop civilisés, nous avons le talent de les repousser pour des raisons qui ne sont pas la raison, mais des préjugés imbéciles. Nous ne savons offrir le bonbon Alibi qu’en toute connaissance de cause, nous sommes les aventuriers, qui ont la terreur de l’aventure, sans vrai courage, sans audace, sans tout l’amour, ce pourquoi nous ne sommes pas dignes de vivre, même à notre époque où tout est permis.

XV

— Qu’as-tu, mon chien ?

Sirloup tombe en arrêt du côté de la tache noire de ce bosquet, un endroit recouvert par les guirlandes d’un lierre magnifique, une sorte de grotte, une chambre de verdure dont l’entrée se montre ronde, tel le couloir d’une tanière de fauve.