Et je salue, secoué d’un frisson analogue à celui de Sirloup. Je demeure, devant elle, respectueux, abruti. Le rôdeur me demandant la bourse ou la vie, la pierreuse en quête d’un miché sérieux, ne m’auraient pas désemparé comme cette apparition. Il y a surtout mon chien qui ne la tolère pas ! J’ai toutes les peines à le retenir. Il pousse de vilains petits cris de rage ou de désir comme chaque fois qu’il sent de la chair nue à sa portée. On ignore s’il a envie de mordre ou de lécher… La nature, la belle nature, est en train de nous rouler tous les deux dans une aventure où je n’aurai pas le dessus, j’en ai peur !
Nous causons, la femme et moi, l’un en face de l’autre, moi, retenant mon chien et elle son manteau, la lune nous illuminant de sa lumière morte, donne le détail avec une précision affreusement photographique. Ou c’est noir, ou c’est blanc. La fourrure l’enveloppe d’un pan d’ombre qui s’écarte parfois pour laisser entrevoir un morceau de peau blafarde.
J’interroge, très courtois, sans aucune ironie :
— Vous aurait-on manqué de respect, chère Madame ? Le bois est mal fréquenté, dit-on, à cette heure tardive ? Êtes-vous blessée, dévalisée ? Vos agresseurs vous ont pris vos vêtements, sans doute ? Je peux vous défendre ou vous reconduire chez vous…
Alors, elle continue, de son côté, comme si elle était toujours à la recherche du quatrième, dans son salon, et elle m’apprend son histoire en termes hachés, décousus, invraisemblables, — je n’en crois pas mes oreilles et Dieu sait, pourtant, si j’en ai entendu, des confidences de femmes, des aveux troublants :
— … Vous pensez que pour une partie comme celle-là, on ne pouvait guère la risquer chez mon mari. On est traqué partout ! Dans les hôtels, on peut être vendu par les garçons, les chasseurs, ou les femmes de chambre. Ernest est à moitié gâteux et son imbécile de secrétaire, qui est un homme de lettres, n’attend que l’occasion de me faire du chantage. J’ai dit à Fernand que nous irions tout simplement au Bois. La voiture attend chez Laure, on la rejoindra passé minuit. Dites donc, il n’est pas minuit ? Il faut que je passe minuit, non… chez Laure… c’est indispensable. L’ennuyeux c’est que… qu’ils sont là, vautrés, mon cher, comme des porcs… c’est honteux ! C’est bien désagréable aussi ! (Elle parle d’un ton enfantin un peu zézayant, coupé de hoquets et de reniflements bizarres. Elle est peut-être enrhumée du cerveau, étant donné la légèreté de son costume !) Oui… nous sommes trois, voulez-vous faire le quatrième ?
Elle me prend le poignet. Je sens ses ongles qui s’incrustent pour lui assurer son équilibre.
Guidé par cette singulière Galathée, je m’approche de l’antre en question. Sirloup, lâché avec une solide tape sur le museau pour lui apprendre le respect, malgré les circonstances, me suit, le nez bas, grondant et enragé de sa colère intérieure.
Je pénètre, en me baissant, et je vois étalés, dans l’ombre, deux hommes, l’un sur le ventre, l’autre sur le dos, en habits de soirée, si on peut appeler habits de soirée des loques fripées, souillées, de couleurs indistinctes pour les gilets blancs.
Un de ces Messieurs ronfle, le plastron inondé d’on ne sait quelle mixture qui n’est malheureusement pas pour lui du sang, car ce serait plus propre, au travers de quelle mixture empoisonnée étincellent les prunelles brillantes de deux énormes boutons de diamants. Ce sont des gens très bien.