Abasourdi, je demande encore :

— A quoi s’amuse-t-on, ici, ma chère belle ?

Elle s’assied, accablée de fatigue, sur le banc de gazon neuf qui fait le tour de la grotte comme un divan :

— S’amuser ? Mon pauvre ami, que dites-vous là ? Sans la neige, on aurait eu joliment froid ! Des hommes, ça ! (et elle pousse du pied l’homme qui ronfle.) Non ! Ça n’existe pas. Vous connaissez Ernest ? C’est un gâteux. Il rabâche toute la journée ses mémoires. Ceux-là, plus jeunes, sont tout de suite au bout de leur rouleau. Tenez, il ne m’en reste plus qu’une petite, une toute petite ! La voulez-vous ? On pourrait ensuite se plaire ensemble.

J’ai compris.

— Merci ! J’ai horreur des paradis de ce genre. Surtout, ne me dites pas qui vous êtes, je vous en prie. Je ne veux ni vous conduire au poste ni retenir votre nom.

Je repousse un peu brusquement la boîte d’or qu’elle me tend et, sans le faire exprès, je répands son contenu, une poudre onctueuse comme, en effet, un flocon de neige. J’écarte le manteau de la femme et, à la pure clarté de la lune glissant son index de fée entre deux branches de ce lierre noir, je la regarde.

C’est horrible ! On dirait des bleus que lui auraient fait ses deux compagnons… de peine ! Par tout le corps, elle est maculée de piqûres et de plaies. Maigre, anguleuse, ses bras, aux coudes et aux poignets, montrent leurs os. Elle a une peau qui semble grise dans la lueur laiteuse de l’astre, mais ses lignes sont encore correctes, révèlent plus de jeunesse que son visage tourmenté.

— Vous avez été belle, Madame, dis-je, d’un accent de reproche, très amer, malgré moi. Pourquoi avez-vous avili tout cela ? (Et j’ajoute, plus doucement :) Voyons, reviens à toi, réponds-moi. C’est stupide, c’est coupable de t’abîmer ainsi. La vie n’est pas faite pour le mensonge !

Elle se redresse, impérieuse :