Ah ! Mon Dieu ! La voilà ! C’est elle qui, au lieu de redescendre le boulevard, aura fait le tour par une autre rue et me recroise sans l’avoir fait exprès ou… m’ayant suivi, de son côté ? Mais non ! Elle est arrêtée devant une petite mercerie à peine éclairée où il n’y a rien à regarder, c’est-à-dire qu’elle regarde ailleurs. Au fond de ce couloir sombre, qui s’ouvre béant, de notre chemin à tous les deux, on entrevoit, comme un piège tendu, un vaste miroir aux alouettes, un grand hôtel portant banderoles et enseignes lumineuses. Il y a là un thé, une appétissante pâtisserie tout entourée de limousines noires, telles de grosses mouches bourdonnant autour d’un colossal gâteau diamanté de sucre.

Je marche droit sur la femme arrêtée.

Salut discret.

— Madame ou mademoiselle, pardonnez-moi. Voici que je vous rencontre encore et que je vous regarde avec une insistance qui a dû déjà vous déplaire. C’est que je m’imagine vous reconnaître…

Elle n’est pas étonnée, ni révoltée, seulement figée dans une pose droite, étourdie par une émotion qui lui serre la gorge et elle me répond :

— Moi aussi, monsieur, il me semble bien vous avoir déjà vu… je ne sais plus où, par exemple.

Je ris. Ça réussit toujours, avec les timides comme avec les faciles, et ça leur donne le loisir de se composer une attitude.

— Alors, n’hésitons pas, ma chère enfant, faisons connaissance. Je m’ennuie mortellement à l’idée d’aller prendre le thé tout seul, là-bas, et vous, si vous vouliez bien m’y accompagner, vous auriez tout le temps nécessaire pour… vous rappeler.

Elle est un peu interdite, déjà conquise. Ce n’est pas la première fois qu’on la traque, en pleine rue, mais c’est certainement la première fois, hélas ! qu’elle rencontre un animal de mon espèce.

IV