Voilà bien assez longtemps que je suis prisonnier d’une idée fixe. Quelle importance peut-il y avoir, maintenant, à demeurer fidèle vis-à-vis de qui m’a repoussé, m’oublie ? Dans cet instant de griserie qui me permet enfin de respirer, la douleur lancinante que je traîne s’est apaisée. Cette plaie, dont je n’arrive pas à comprendre l’inflammation, s’est en quelque sorte fermée, brusquement, pendant que l’inconnue ouvrait la bouche et, si je suis encore capable de m’analyser, ce n’est pas le peintre qui est ravi. Immédiatement, l’homme envoie le dessinateur au diable. Je réponds au sourire de la femme par un regard dont l’ardeur ne peut pas l’offenser, puisqu’il est le meilleur moyen de la questionner sans l’effaroucher d’un mot malsonnant.

Or, cette femme, très machinalement, comme hypnotisée, balbutie :

— Oui… la Société du Gaz. J’ai perdu le numéro, mais c’est dans ce quartier-ci.

Et elle reprend sa course, ne se doutant même pas qu’elle vient de parler à un étranger sans savoir pourquoi. Elle s’est adressée à lui comme à un ami au courant de toutes ses préoccupations.

Moi, je sais.

Je comprends aussi le danger, l’abîme qui s’entr’ouvre avec cette jolie bouche souriante. C’est l’aventure de la rue, la pire de toutes, celle dont tous mes semblables, gens plus ou moins célèbres, doivent se garer sous peine d’amende ou de chantage ; mais c’est la seule véritablement amusante, qui réunit à la fois le plaisir de la chasse et celui de l’amour, les deux passions dominantes du carnassier humain. Je me moque de la morale, en ce moment, et de mes propres souffrances passées… Seulement, combien de temps cela durera-t-il ? Une heure, un jour, un mois, je vivrai sans le souci de mon équilibre social et, si je tombe d’un peu haut, je saurai rebondir. L’essentiel est d’oublier une heure, un jour, un mois, qui sait, pour toujours. Et puis, il y a le miracle. Des natures singulièrement fatalistes comme la mienne ne se persuadent pas, à moins d’un miracle, de la nécessité de déranger leur cerveau. J’ai interrogé mentalement cette femme et elle a répondu. Je ne veux pas rire de cette banale réponse, car elle est l’indice du premier envoûtement, d’un très naïf envoûtement. Elle cherche réellement cette Société du Gaz, c’est idiot, et elle l’avoue au passant qui, lui, cherche tout autre chose.

Donc, il y a sur la terre, où tout s’abolit, dans cette rue, sur ce boulevard grouillant, vibrant, hurlant, un pays silencieux, immense, un infini qui s’étale, magiquement déroulé autour d’un homme et d’une femme en présence, chasseur et gibier arrêtés l’un par l’autre, le premier peut-être déjà vaincu par le second. Des aventures, souvent très belles, ne débutent pas mieux.

Elle passe vivement sur le boulevard Raspail et je la perds de vue, parce qu’elle remonte pendant que je descends. Je continue mon chemin, suis la rue de Vaugirard qui me ramène vers mon logis. Pile ou face ! Il me faut deux miracles. Je jette ma chance en l’air ! Si cette femme, qui vient de quitter ma route pour aller chercher cette Société du Gaz dont elle m’a parlé, se dresse encore devant moi, que je puisse la revoir seulement l’espace du rouge éclair de sa bouche, je ne m’embarrasse plus de scrupules ou d’hésitations et je vais jusqu’à elle, pour, à mon tour, lui parler spontanément. Ce n’est pas une professionnelle et je ne sais pas encore comment je m’y prendrai, mais n’importe quel moyen sera le bon si j’arrive à serrer son bras sous le mien.

Un reflet, couleur de framboise, teinte la nue grise du crépuscule. L’incendie des hivers parisiens s’allume et le froid, qui semble moins dur à ce reflet, fait fumer un léger brouillard autour des globes électriques. C’est l’heure d’entre chien et loup qui est toujours exquise quand on sait s’en servir : on ne se voit plus, mais on peut se frôler.

A-t-elle rencontré sa fameuse Société du Gaz ? Il me paraît, maintenant, ridicule d’espérer le retour de cette femme. Elle est très simplement partie pour sa course de petite ménagère modeste. Non, rien d’extraordinaire n’est survenu. Je suis de nouveau seul, toujours seul, et j’erre en m’égarant de plus en plus dans le grand désert du monde. Pourquoi cette ruée vers la joie d’une aventure quelconque si je dois me retrouver, à présent, le blasé fataliste qui ne daigne même pas tenter l’effort d’une poursuite ? Triste et cruel chasseur, bourreau de lui-même, chassé par l’idée fixe de tuer sa douleur à laquelle il revient toujours comme un blessé tourmente son inutile pansement, je ne guérirai donc jamais, puisque je ne sais pas être le plus fort et qu’au lieu de fabriquer le miracle moi-même… j’attends l’occasion.