III
… Je vais passer ; alors j’aperçois une bouche !… C’est un éclair qui jaillit de la foule. Ce sombre nuage communique jusqu’à moi par ce trait de feu et m’illumine d’une rouge lueur. Une forme droite, mince, une femme jeune dont les vêtements ne diffèrent pas des autres vêtements féminins, de la robe courte, du manteau serré en fourreau de parapluie, du casque de satin, bien enfoncé sur les oreilles, avec une plume couchée balayant l’épaule mais cette tige humaine porte une fleur étonnante : sa bouche d’un carmin frais et naturel, sa bouche d’un dessin tellement classique, tellement la bouche qu’il faudrait à toutes les femmes (et à tous les hommes !) une bouche si voluptueusement pure que je n’hésite pas : je la suis.
L’artiste sépare encore ces lèvres ravissantes du reste de la créature inconnue. Tout à l’heure, je crains fort que l’homme envoie promener le dessinateur pour s’occuper du reste.
Nous traversons le carrefour, entrons dans la rue de Vaugirard, la bouche et moi. Cette jeune femme marche vite. Elle ignore le suiveur ou ne s’en inquiète pas. De temps à autre, elle lève la tête pour regarder les numéros des maisons ou les enseignes. Elle cherche quelque chose, un magasin.
En marchant derrière elle, je l’examine attentivement dans les glaces des devantures. Elle a de vingt à vingt-trois ans. Pas de hanches, pas de poitrine, selon la formule de notre époque garçonnière. Tout d’une pièce, elle va droit et ce n’est pas la démarche provocante des filles ni celle prétentieuse des bourgeoises, encore moins l’allure lassée des femmes du monde qui ont gardé le pli de la voiture dans les jambes, font des zigzags sur les trottoirs et ne savent pas au juste où elles sont. Ça, c’est une femme d’une espèce que je ne connais pas. Et comme c’est donc joli une femme qu’on ne connaît pas !
Elle a le teint clair, d’un blanc rosé, un brin de poudre, à peine du pollen sur un fruit, et, sous la peau, le sang pousse, par ondée, une teinte plus vive. On dirait que deux cœurs lui battent dans les joues, activant cette lumière des pommettes que conservent les êtres encore près de l’enfance. Bien habillée ? Non. Mal mise ? Non plus. Pas riche assurément. Tout, sur elle, est d’un noir luisant, a cette patine des vêtements usagés mais très propres. Au bas de la taille, une ceinture, une lanière de cuir coupe le manteau. Aucun bijou, aucune lingerie, cependant, des gants, des gants de peau, peut-être parce qu’il fait froid, peut-être parce qu’on n’a pas d’autre fourrure. Les femmes vulgaires n’ont pas de ces gants-là. Elles préfèrent, avant tout, porter une barrette de strass, un collier de cabochons énormes ou des souliers de bal.
Celle-ci ne se fait remarquer ni par le pendentif ni par la chaussure. Elle est tout unie, simple. J’oublie qu’elle arbore une bouche de corail si rare qu’elle vaut toutes les parures de la terre.
Ah ! cette bouche… que ne donnerais-je pas tout de suite pour la voir sourire, sourire à n’importe qui, à n’importe quoi. Et j’ai l’inquiétude de découvrir, en cet écrin de satin pourpre, des perles irrégulières, gâtées, ou fausses. Je suis blessé, d’avance, par une possible désillusion.
Je marche fiévreusement, sans m’en apercevoir, je bouscule des passants et je m’arrête, un peu confus, presque sur elle. Je n’ai même pas l’idée de m’excuser. Je la dépasse, forcément, pour ne pas la bousculer aussi et je n’ose plus me retourner pour ne pas lui manquer de respect en la dévisageant. Reste à employer la manœuvre bien connue de tous les suiveurs : me faire suivre ; seulement, je devine que ça ne prendra pas. Elle est trop pressée, cherche toujours une adresse qu’elle doit avoir perdue et tâche de s’orienter dans ses souvenirs.
Au coin du boulevard Raspail, j’attends et elle me rejoint. Je suis immobile, en arrêt. C’est elle qui me heurte. Nous nous regardons face à face. Et alors, il se produit la transformation que je redoute. Elle sourit, demi-sourire un peu contraint qui me montre des dents très petites, le genre de menues perles qu’on emploie pour les poupées-bébés qui parlent, ont les lèvres entr’ouvertes. Je suis transporté de joie : c’est net et transparent d’émail comme de la gelée d’avril.