Je descends cette rue d’un pas lent, en quête d’un objet curieux, d’une trouvaille quelconque dans ces quartiers neufs : rien à voir. Les maisons sont désertés, non achevées et elles n’exhibent aux passants, en fait de curiosité, que de minuscules jardins s’encastrant dans leurs profondeurs de pierres froides comme des cimetières en miniature où ne poussent que des fusains, des buis, du lierre dont les branches sombres sont encore noircies par la suie en suspension dans l’air parisien. Ces petits jardins grillés n’ont pas de porte ni aucun moyen visible de communication. Leurs frêles arbustes prennent la mine de singes en cage, de singes phtisiques, presque sans poils, fantômes de plantes qui grelottent à tous les vents. Mon Dieu, ça vit tout de même, ça végète, et il doit y avoir des insectes qui s’y trompent.

Je songe que l’homme ordinaire, le brave homme, s’agite, s’émeut, tantôt dans sa chair, tantôt dans son squelette. La chair est tendre, le squelette implacable, et tandis que la chair fond, les os se rétractent. On est, d’avance, son propre cimetière ; pour vivre intégralement il faut avoir chaud jusqu’aux os, ce qui est mon cas.

Je suis devant la gare Montparnasse ; la rue de Rennes coule, en face de moi, comme un large fleuve, charriant ses lourds vaisseaux-autobus et les barques houleuses de ses taxis. De temps en temps, un yacht de plaisance, une voiture de marque, trace un sillage élégant dans la cohue et, par hasard, n’écrase personne. Quant aux malheureux poissons de mer, ou d’eau douce, qui frayent en ces parages, ils se glissent dessus ou dessous les différents courants de cette navigation intensive. Quelques-uns finissent par sauter en l’air, la bouche ouverte pour un cri d’épouvante, puis, muets comme il sied à des poissons bien dressés, déjà à moitié asphyxiés par l’odeur de l’essence et complètement assourdis par le bruit des trompes, ils regagnent le flot, disparaissent.

J’adore ce spectacle. Je m’y intéresse, tel un habitant de Mars chu sur notre planète. N’ayant jamais de but déterminé, sinon garder mon équilibre, et possédant le suprême entraînement de tout risquer, pour le conserver. J’arrive à me mouvoir très à l’aise dans les vagues de la foule. Je me laisse porter, je fais la planche, je plonge, selon les occasions. Moi, je ne vais nulle part… qu’en avant.

Je me dirige vers la rue de Vaugirard où je demeure. Je rentrerai chez moi si je ne me sens pas l’envie de prendre le thé ailleurs. Je ne suis pas pressé.

Voici que les piétons du trottoir forment le banc de sardines. Ils se trouvent en présence d’un barrage qui force les courants à se diviser. Des travaux, les éternels travaux de la voirie, ouvrages de Pénélope, nous arrêtent encore mieux que le bâton de maréchal du sergent de ville. Pourtant il n’y a là qu’un ouvrier blanc de chaux poudré de ciment et constellé d’étoiles de goudron, lequel a bien plus l’aspect du Pierrot de l’ancienne école que d’un nouveau citoyen conscient et organisé. Il désorganise à merveille toute la circulation, rien qu’en demeurant le menton sur le manche de sa pelle. Il s’agit, je crois, d’enlever un tas de sable. J’ai remarqué qu’on met des tas de sable un peu partout et qu’on les dérange selon la couleur du ciel : s’il pleut, on le disperse, s’il fait beau, on le ramasse. Il y a certainement des raisons, seulement on ne les connaît plus (elles datent du temps des chevaux) et le banc de sardines attend toujours qu’on lui ouvre les écluses. De son côté, le Pierrot contemple la foule avec le sourire.

C’est amusant, je tire mon carnet pour y jeter un trait de son attitude où il y a la nonchalante noblesse des paresses italiennes. Il est sûrement Italien et ces gens-là sont modèles de naissance.

Faiseur d’images, sans cesse sollicité par l’aventure du geste, de la nuance, de l’expression rencontrée qui me saisit encore plus que je ne peux la saisir, mon atelier c’est la rue, le salon, le théâtre, l’endroit public ou privé, partout où je peux m’emparer de la grimace humaine prise en dehors de toute pose. Ce n’est souvent qu’une ligne et ça me sert, un jour, pour camper une figure. Je ne conçois rien selon ma perspective particulière, qui serait un tel manque de mesure que personne ne s’y attacherait. L’observation m’aide à faire prendre une fantaisie pour une réalité. C’est le levain qui gonfle l’œuvre, ou le solidifiant qui la coagule. Je ne travaille pas plus que cet ouvrier goguenard, le menton sur son outil, seulement je vois et, quand j’ai vu, je fais voir. Je suis un pauvre diable d’artisan cérébral qui entasse, dans le grenier de son cerveau, tous les grains disparates du sablier. J’amoncelle, ou je disperse, selon le vent qui souffle sur moi.

Je remets mon carnet dans ma poche, puis, à mon tour, je vais enfin passer.

Ah !…