Je crois que nous nous rencontrerons encore une fois. Ce sera très simple, comme tous les miracles… Assagis, l’un et l’autre, nous saurons que nous avons été heureux ensemble, que nous ne pouvons plus l’être, que nul trésor et nulle gloire ne remplacent une grande passion perdue, ce paradis terrestre que perdirent aussi nos premiers parents par leur faute, ou celle de l’amour.
… Et cette course folle fait tinter lugubrement ma chaîne que je traîne malgré moi. J’ai peur de devenir enragé avant de t’avoir revue.
Oui, oui, je me souviens ! Tu me disais : « Vous êtes un amant merveilleux, mais un ami détestable ! » Hélas ! Le chien fidèle ne te suffisait pas. En demeurant un humain ordinaire, en te trompant, pour calmer ma faim, resterai-je ton meilleur ami ?
Ah ! laisse-moi courir après ton ombre, l’ombre du bonheur ! Je préfère devenir enragé en me trompant moi-même. Il faut que j’anéantisse ton image sous le poids de mon bon plaisir ou que je me figure l’avoir inventée.
II
Là, j’ai réglé des comptes et j’ai entendu des mots. L’existence quotidienne se passe en vérifications perpétuelles, puis cela finit par des concessions qui le sont également. On se prouve mutuellement, ce que l’on sait déjà, ou on se menace de tout, en oubliant la mort.
Je ne voyais pas l’homme, enfoui dans sa caisse, tassé sur son fauteuil ; il avait l’aspect d’un gros fromage et la lueur de son crâne, un peu rougeâtre, faisait penser à ces hollandes lisses, comme vernis de sang. C’était un homme assis, un marchand, autour duquel rutilait une orfèvrerie trop neuve. Il bredouillait des phrases mondaines, parce qu’à mes débuts, je lui avais dessiné des modèles de style. Quand on est encore dans le ventre de la gloire, on tâtonne, avant de sortir, et on fait, bien souvent, beaucoup de mal à sa mère ! Je lui avais fabriqué de très prétentieuses petites nymphes avant de copier quelques jolies femmes d’après nature. Il m’en était reconnaissant et n’aurait jamais ose me réclamer l’argent emprunté jadis, puisque j’étais devenu un nouveau riche. Il me félicitait de ma bonne mine, de mes yeux jeunes, de mes habits bien coupés. Je n’avais pas mon pareil pour séduire les gens : « Des vieux gamins comme vous, on n’en fait plus ! » Ce qui l’étonnait, le scandalisait presque, c’était mon ton détaché pour lui rendre la somme que je pouvais ne pas lui rendre. Aujourd’hui, le chacun pour soi est tellement la règle de conduite que l’on arrange, ou estropie, des lois afin de canaliser les mauvaises pentes : on codifie l’égoïsme.
D’ailleurs, il ne faut pas m’en savoir gré. Moi je rends l’argent comme je rendrais l’âme, si j’en avais une, car je n’y tiens pas. Autant de chiffons de papiers ! Ça ne me gêne pas d’être courageux ou correct, aux sens anciens des vocables. Je n’ai pas été élevé par le système D. Mes parents n’ont jamais rien volé à personne, ayant vécu très en dehors de tout commerce guerrier, là-bas, fort loin, dans le midi. (Ils n’ont pas vécu de la guerre, mais ils en sont morts tout de même !) J’ignore l’art du calcul et, si je l’étudiais, ça m’ennuierait d’apprendre pourquoi on est ou n’est pas honnête.
Ma droiture personnelle est une attitude logique, sans préméditation. Je ne peux marcher que sur mes deux pieds de derrière à cause de mon chemin qui est une corde raide. Je suis là-dessus depuis longtemps, j’ai l’habitude des tours de force, une souplesse de reins d’animal savant, quoique sauvage, qui lui sert surtout à sauver la face… et on n’a pas de loisir, ni le désir, de dévaliser des bijouteries quand on est hanté du seul souci de conserver son équilibre. C’est l’effroi de retomber à quatre partes qui me tient lieu de balancier. Je me connais, je suis excessif. Si je bute sur une passion et me laisse entraîner, je ne m’en relèverai jamais ! Dans le mal comme dans le bien, il faut se tenir droit. C’est ce qui représentait, autrefois, la morale de certains immoraux, autrement dit : la noblesse.
Je suis sorti de cette boutique le cerveau libre. Je venais de m’appauvrir, malgré le proverbe, mais j’éprouvais une joie candide en songeant que je m’étais offert l’occasion de changer un billet de mille pour rembourser ce marchand et qu’il me restait cinq billets de cent, c’est-à-dire quatre fois plus qu’avant. Les sensations du toucher me sont beaucoup plus perceptibles que le sens des affaires et je me félicitais, moi, de cette puérilité pendant qu’on me complimentait sur ma prétendue sagesse : « Comme vous savez vivre ! » disait cet homme sérieux, assis. Il est certain que je suis encore debout. J’aime la vie parce que je sais la mener et je veux la trouver belle, maintenant, sous n’importe lequel de ses masques de femme.