Ah ! l’arbre mort n’a pas menti ! Il fut l’ambassadeur de cette visite inespérée. Lui aussi a fait passer sa carte, cette petite feuille tremblante au bout d’une frêle tige d’un vert transparent.

Depuis que l’arbre mort est séquestré, que je ne laisse plus la clef sur la serrure du boudoir mauve à cause de l’intrusion possible de Bouchette, le miracle s’est produit. Les végétaux, les animaux, tous les êtres vivants de la création font tourner, autour de notre coupable indifférence, un cycle de miracles permanents, et nous ne savons pas les voir, les comprendre… ou nous avons grand tort de nous les annexer, de les enchaîner orgueilleusement à nos particuliers états d’âme.

Que vais-je lui dire ? Que vient-elle me dire ? Il y a deux ans que nous nous sommes quittés, pour toujours…

La voici, devant moi, calme, souriant sous son voile de gaze. N’est-ce pas, ce voile, ses cheveux flottants, très noirs, fuligineux, tordus, d’un côté, pour lui laisser la liberté du geste comme dans le portrait ?

Son deuil est un peu fantaisiste. Elle a une robe droite de soie noire, tout unie, une longue jaquette de velours de laine et un chapeau pressant ses tempes d’un diadème de grosses perles de jais. Ce n’est pas laid, mais c’est inquiétant comme une chose de convention, une élégance de théâtre. Son visage est, dans ce demi-deuil, plus blanc, ses yeux plus clairs, sa bouche plus rose, et, cependant quelque chose de dur, d’arrêté, de définitif s’en dégage comme si on soulignait, au cours d’une lettre, certaines phrases pour en faire ressortir l’importance. Elle n’a pas beaucoup changé, sa silhouette est moins hardie, à cause, sans doute, de cette jaquette lui prenant les hanches, très boutonnée, mais je connais la liberté de ces hanches-là, aucune mode actuelle ne peut me les dissimuler.

— Monsieur Alain Montarès, de passage à Paris, je suis venue vous demander un service et j’espère que vous voudrez bien me le rendre.

La voix est très calme. Aucun tremblement, aucune émotion. C’est une étrangère qui s’adresse à un homme qu’elle n’a jamais vu.

Nous sommes tellement rompus aux exercices de la politesse mondaine, comme des chiens au tirage de la laisse, que je m’entends répondre, machinalement :

— Je me mets entièrement à vos ordres, madame.

Mais pour obtenir l’attitude qui convient en face de la sienne, je suis obligé de me crisper les poings sur la poitrine, afin d’y enfermer mon cœur qui voudrait aller lui éclater sous le nez. Je fais un tel effort d’énergie que la carte de visite s’éparpille, réduite en miettes.