— Vous permettez ? (Elle s’assied sur le rebord d’un divan, près de l’estrade où montent les modèles, et m’indique un fauteuil, très chez elle, encore plus distante parce qu’elle me fait sentir que j’ai à peine le droit d’être chez moi.) Je désire vous expliquer ce que je veux et pourquoi je le veux. Il faut que vous me compreniez bien, monsieur Alain Montarès.
Nous sommes en face l’un de l’autre. Le grand atelier nous entoure de son clair-obscur de cinq heures, le moment où tombe, du haut des arbres, ce jour vert, doucement triste, qui baigne les objets d’une onde stagnante, d’une eau de citerne. Je n’ose pas allumer une torchère parce que j’ai peur de faire s’évanouir la vision, l’apparence de cette femme. Si ce n’était pas elle ? Dans l’atmosphère morne, les statues et les toiles prennent, elles aussi, l’apparence de personnages en visite, décidés à nous écouter avec déférence. Je suis resté debout, la dévorant des yeux. Pourquoi n’enlève-t-elle pas ce voile qui ressemble à des hachures de fusain ?
— Je ne vous ai pas envoyé de lettre de faire-part, ne le jugeant pas utile, Alain Montarès, quand j’ai perdu mon mari, voici près d’un an. Je demeure, à présent, en province, dans la propriété où il est mort et j’ai l’intention de m’y fixer définitivement. C’est la paix de la campagne, pas loin d’une petite sous-préfecture où ne parviennent guère les bruits de Paris. J’y suis entourée d’humbles gens pleins d’un affectueux respect pour moi… des parents pauvres de mon mari que j’ai voulu recueillir. Nous nous occupons d’agriculture, d’élevages, aussi d’œuvres de bienfaisance. Il sera pourtant nécessaire de nous rallier à quelques personnages politiques, de recevoir des gens en situation de nous aider, venant de la capitale. Cela entraînera des surprises, des malentendus… enfin, je voudrais mettre de l’ordre dans cette affaire comme dans toutes mes affaires, puisque je suis ici pour cela. Je fais donc appel à votre courtoisie, monsieur Montarès, qui domine, je le sais, tous les actes de votre existence d’artiste… très agitée. Je dis agitée par politesse. (Elle sourit, me montrant ses dents qui sont toujours éblouissantes et ce sourire est une brutale réplique du sourire de la femme d’en bas, de la femme nue, parce que la blancheur des dents évoque celle de la chair.) Vous n’êtes pas un homme sérieux, malgré votre position de peintre de plus en plus célèbre, mais vous demeurez bien élevé. Je vous rends cette justice. Vous approchez de la cinquantaine, en outre, et vous devez aspirer à l’oubli de tous les scandales. Ce que je vous demande, c’est, après l’effacement total du passé, une garantie pour l’avenir. J’ai beaucoup souffert, par vous… mais, qu’est-ce que les souffrances d’une passagère liaison en présence de l’horrible arrachement de la mort ? J’ai vu s’éteindre un mari très bon, qui a daigné m’absoudre sans même me demander tous les aveux qu’il était en droit d’exiger. Si vous saviez le peu d’importance de certains souvenirs devant l’irréparable ? Le chagrin qu’on a causé, qui a déterminé peut-être une fin douloureuse !…
… Phénomène singulier, je ne l’écoute plus. La femme qui est là est un automate quelconque, une statue mécanique ayant le visage du portrait, une tige enrobée par un mannequin de paille, qui porte à son extrémité la fleur de l’autre plante, une fleur artificielle. Je ne comprends rien à ce que cette créature-là me débite. C’est pourtant la même voix, je la reconnais, elle me pénètre jusqu’aux moelles, mais je ne saisis pas le sens de ce qu’elle me dit.
Elle s’en aperçoit et s’interrompt.
— Vous ne m’écoutez pas, monsieur Montarès ; et il me faut, à moi, tout mon courage pour aller plus loin !
— Je vous écoute, Madame, seulement, je ne vous entends pas. C’est comme si votre accent, le son de vos paroles, me parvenait au travers d’une porte fermée. Alors, ouvrez cette porte. Je n’ai pas l’habitude de parler sans savoir si les gens sont chez moi ou si je suis chez eux. Entrez ou laissez-moi sortir. Ce discours est trop long. Que désirez-vous de tellement extraordinaire que vous preniez tant de précautions pour me le demander, puisque je suis prêt, naturellement, à vous accorder tout ce qu’il vous plaira d’exiger de moi ?
— Alain Montarès, je vous demande l’effacement du passé par la destruction totale du portrait que vous avec conservé, que j’ai eu la faiblesse de vous abandonner, de ce portrait qui fit une apparition scandaleuse dans une exposition, il y a cinq ans et qui, lorsque j’y pense, me force à rougir, là-bas, dans ma solitude de pauvre femme craintive.
J’avoue que je ne m’attendais pas à ce coup de massue ! Je suis ahuri.
— Vous me supposez capable, moi, de vendre ou de laisser reproduire ce portrait, pardon, cette étude de nu ? Pauline, madame Vallier, vous êtes folle ! C’est odieux ! Il est impossible que vous puissiez me juger aussi mal. Pourquoi me déclarer, d’abord, que vous me prenez pour un homme bien élevé ? (Je serre les poings, exaspéré, car c’est trop fort, je me révolte :) Ah ! c’est cela ? Vous êtes venue pour me demander un effacement encore plus absolu du passé, c’est-à-dire m’ordonner de détruire un objet, une image à laquelle je tiens, moi, comme on tiendrait à la lumière, autrement dit de me crever les yeux et cela au nom de je ne sais quelle pudeur… de province, au nom d’un mort qui ne peut plus s’en offenser, qui n’eut jamais lieu de s’en offenser puisqu’il ne l’a jamais vu ? Ce sentiment de regret (je cherche le mot)… posthume, me paraît tout à fait inutile de vous à moi, encore plus inutile vis-à-vis des… autres ! Je n’ai connu M. Vallier qu’à l’état de fantôme dans notre vie. Il est mort ? Alors, il continue, pour moi, à ne pas exister ! J’ai le cynisme de vous l’avouer. Est-ce que, par hasard, vous reniez le passé au point de vouloir en retirer jusqu’au très pâle rayon qui en est, non pas la preuve, mais le reflet ? Ou doutez-vous de mon honneur en me supposant capable d’une nouvelle publicité autour de cette œuvre qui serait, en effet, une offense, non seulement pour vous, mais encore pour le sentiment très sincère qu’elle m’inspire ? Le portrait est ici, madame, et il n’en bougera pas. Il est resté dans le petit salon que vous connaissez, car je n’ai pas voulu lui faire subir la promiscuité de mes autres… images. Il n’en sera jamais question ni dans ma vie ni dans la vôtre. Il n’appartient plus qu’à mon rêve. Je l’ai même retouché au nom de cette pudeur dont vous parliez tout à l’heure, qui n’est, chez vous, je crois, qu’une convention sociale. Je l’ai voilé. Il est à peine vous… Pour moi, c’est l’astre sous le nuage et je pense que ma parole doit vous suffire comme garantie de mes intentions.