Malgré moi, je suis monté au ton de l’ironie en cherchant mes mots pour ne pas la blesser. Je ne peux pas m’empêcher d’aller de long en large devant elle, assise, en dérangeant quelques meubles. On étouffe ici ! Cette clarté fausse qui tombe des arbres du jardin en se teintant de vert comme si nous étions sous l’eau, noyés, pèse à mes épaules de tout le poids d’un abîme. Tout ment. Le jour. Elle. Moi. La vie.

— Vraiment, Alain Montarès, reprend-elle de sa voix devenue incisive, mordante, je m’étonne de votre… nouveau genre de cruauté. Pourquoi me refusez-vous, justement, la meilleure assurance de cet honneur dont vous vous vantez ? Voyons, ce n’est pas raisonnable, pas digne de ce sentiment auquel vous faites allusion, ce sentiment très sincère et qui n’existe, bien entendu, que dans votre riche imagination de faiseur d’images. On ne tient pas à une seule image quand on peut en créer d’autres et plus belles et plus jeunes et plus proches de votre idéal d’artiste, en admettant que vous en ayez jamais eu un ! (Elle arrange fébrilement les plis de son voile noir sur le côté, le tord, en se détournant de mon regard.) Je ne suis plus du tout cette femme. Est-ce que je l’ai jamais été ? J’en doute, Alain Montarès ! Sur cette toile, vous m’avez faite à votre ressemblance, comme on nous apprend que le créateur a fait la créature ou sa création, ce que je n’arrive pas à croire. Ce sont vos désirs qui m’ont douée de… perfections que je ne possède pas et surtout d’attitudes, de gestes dont je ne veux pas prendre la responsabilité, n’ayant tout de même pas été élevée à votre école.

J’interromps, amèrement et très bas :

— Mon école ? Celle de l’amour, Madame ?

— Celle du libertinage, Monsieur ! Mais il serait dangereux de discuter, puisqu’il n’y en a qu’un, ici, qui soit revenu à la raison. Je désire, au besoin j’exige, c’est mon droit, le plus sacré de tous, celui du plus faible, que vous détruisiez ce portrait en ma présence. Je partirai ensuite plus tranquille pour la retraite que je me suis choisie. Moi, je veux oublier ce portrait comme le reste… et vous devez en faire autant. Alain, je vous en prie, je crois avoir assez souffert par vous pour que vous m’aidiez à effacer les traces de cette coupable passion.

D’un bond, je suis sur elle, je la prends par les poignets, je la dresse, debout, en face de moi :

— Madame Pauline Vallier, osez donc me regarder dans les yeux ! Ce que vous dites est abominable et c’est vraiment d’une autre impudeur que celle du portrait ! Il est possible que vous ne m’aimiez plus, que vous ne m’ayez même jamais aimé, je finis par le croire depuis que vous êtes ici, mais, moi, je prends le droit du plus… fort, de celui qui aime toujours pour vous défendre d’insulter l’amour, ma passion, sur ce ton de bourgeoise en visite chez un notaire. La raison, le droit, l’oubli ? En vérité, vous auriez mieux fait de m’envoyer un avocat ! Au moins j’aurais pu casser la figure à quelqu’un !

Je suis hors de moi, absolument.

Elle tremble, ses yeux sont fixes, vitrés sous une terreur secrète. Oui, vraiment, cette femme a horreur de moi. Elle a commencé par le ton mondain, très froidement poli. A présent, elle va, certainement, me cracher toutes les injures. Ah ! pourquoi est-elle revenue ? Il lui était si facile de m’écrire ces choses… Mais non, ça ne s’écrit pas, ces choses, quand on a peur de l’homme.

— Alain, lâchez-moi ! J’avais confiance dans le calme retrouvé loin de vous. Je croyais qu’il en était de même à votre sujet. Je suis libre de vous dire ce que je pense parce que c’est la vérité : je ne vous aime plus. Lâchez-moi ou je crie…