Je l’ai lâchée. Elle retombe sur le divan, les yeux clos, et elle ajoute :

— Quand je suis partie, je ne vous ai laissé aucun espoir, ou, du moins, ces choses-là se sentent, on n’a pas besoin de les dire. Vous pouviez vous consoler aisément, vous étiez libre. La chronique raconte assez que le célèbre Alain Montarès ne rencontre jamais de cruelle et cela se sait en province comme à Paris. Finissons-en, Alain, rendez-moi ou détruisez ce portrait. Je le veux anéanti comme je voudrais anéantir toutes les traces de cette funeste passion qui a gâché et gâche encore ma vie, m’a éloignée d’un époux très bon, le seul que j’aurais dû aimer. Là-bas, dans cette grande maison paisible où chacun travaille pour obtenir de son labeur un résultat moral, quand je me rappelle cette image… du mal diabolique gagné à votre contact, le souvenir de cet art mauvais, dont vous possédez tous les secrets honteux, me brûle comme un fer rouge. Il est évident que je n’ai ni mari ni enfant pouvant me le reprocher, mais il y a ma conscience. Si les jugements du monde sont pour moi sans aucune importance, il y a ceux de Dieu.

J’éclate de rire, simplement parce que je ne peux pas éclater en sanglots.

— Ah ! ça, non ! Épargnez-moi ce remords de votre conscience que vous faites passer devant Dieu ! J’ignorais ce détail d’une possible conversion. Je me souviens d’une Pauline Vallier ne croyant ni à Dieu ni au diable, d’une femme naturelle, aimant l’amour avec la ferveur d’une prêtresse, et il ne me semble pas logique, pas humain de la retrouver, après deux ans d’absence, dans l’état moral où vous êtes. Ne plus aimer n’implique pas nécessairement de renier l’amour… ou alors, c’est que vous en aimeriez un autre. Voilà ce qui expliquerait beaucoup mieux votre dégoût… du passé. Vous voulez vous remarier, Pauline ? Avouez-le ?

— Votre dernier mot, Alain ? Oui ou non, me rendrez-vous ce portrait ? Ce n’est ni pour me remarier ni pour en aimer un autre que je veux la liberté de mon cerveau. Je suis obsédée par la vision de mon être livré au public, anonymement, soit, mais il s’agit de ma personne et nous sommes tout de même deux à le savoir.

— Mon dernier mot est pareil au premier. Je vous aime, je vous aime toujours et peut-être plus passionnément qu’autrefois.

— Taisez-vous ! (Elle s’est levée pour aller se réfugier sous la protection de la Vénus de marbre qui se silhouette dans le fond de l’atelier comme le doux fantôme de toutes les tendresses mortes. Là, Pauline Vallier me montre ses petits poings gantés de noir et ses yeux deviennent presque phosphorescents :) Mais vous ne devinez donc pas, Alain Montarès, quelle horreur j’ai de vous, de votre impudence, de votre effroyable cynisme ! Ah ! vous m’avez à jamais guérie de l’amour, oui ! Vous m’aimez encore, comme autrefois, n’est-ce pas ? Pour le plaisir, par égoïsme, par sadisme, le mot n’est pas de trop ! Vous avez tout sali en moi, même la joie d’admirer les belles choses que vous faisiez, parce qu’elles étaient malsaines. Ah ! vraiment, je ne pensais pas être venue chez vous pour y recevoir cette nouvelle injure ! J’avais cru ma faute expiée, si faute il y a, d’avoir cédé à un vertige que je ne peux plus m’expliquer. L’amant que vous avez été ne m’est plus rien ou alors Satan existerait seul. Je ne crois pas encore en Dieu, mais j’essaie d’y croire, de me réfugier dans la paix des églises ou des cimetières. Alain, avez-vous jamais été pour moi un ami ? Rappelez-vous ? Vous êtes-vous occupé de moi autrement que pour votre propre satisfaction, dites ? M’avez-vous jamais demandé si je souffrais de votre ironie, qui corrodait à la fois les sens et l’âme ? Est-ce que vous avez été autre chose qu’un bourreau se complaisant aux larmes de sa victime, la tourmentant de près par son infernale jalousie, de loin par ses lettres railleuses ou indifférentes ? J’ai vainement espéré de vous un mot d’espoir dans un avenir meilleur et, pour vous, le présent, ma présence, vous suffisait. Vivant isolée à Paris, sans protection et sans l’époux que je ne voulais pas mettre en tiers dans une intrigue dangereuse, j’ai dû vous subir et me griser de vos caresses pour tâcher d’oublier mon esclavage. Quand on descend cet escalier-là, Monsieur Montarès, on est beaucoup plus à plaindre qu’à blâmer, les prêtres me l’ont dit. Si je fus votre élève docile, celui qui enseigne est le plus coupable. Qu’est-ce que je viens vous demander ? La paix. Et maintenant que le mort m’entoure de sa protection occulte, je n’ai pas peur de retomber sous le joug de Satan. Pax ! Alors, pourquoi vous laisserais-je le gage de ma honte ? Vous parliez d’un avocat, tout à l’heure ? Secrètement, j’en ai consulté un. La loi est formelle : un portrait est à celui qui l’achète. Je suis peut-être assez riche maintenant pour y mettre le prix… Combien, Monsieur Montarès ?

Je reçois ça en pleine face et mes joues brûlent. Je ne l’ai pas quittée du regard. J’ai assez mal entendu tout ce qu’elle m’a dit, mais j’ai vu… j’ai vu la bouche qui a râlé sous la mienne proférer cette dernière phrase du discours. Oui, c’est cette même femme qui insulte, maudit, et paraît persuadée de tout ce qu’elle raconte, cette même femme, devenue la provinciale assagie par la mollesse des herbes grasses des cimetières où elle s’agenouille pour des rêveries interminables, cette paresse de la réaction qu’elles ont toutes dans le sang ! Ça c’est une créature qui n’a plus ni cœur ni entrailles, parce qu’elle n’aime plus rien que sa paix, celle des sens, celle de l’âme, la morte vivante. Le plus horrible de la situation, c’est ce que je ne veux pas me résoudre à comprendre. La paix, la trêve des sens ? Est-ce que je connais ça, moi ?… Voyons, quel âge a-t-elle aujourd’hui ? Malgré sa beauté, toujours conforme à son image, les traits sont un peu creusés, les yeux plus durs et la bouche est pâlie par la colère. Elle n’aime plus. Serait-ce parce qu’elle est arrivée à cet âge incertain où les femmes les plus ardentes oublient leur passé fleuri et s’inquiètent de l’aridité de leur avenir ?… Ou elle en aime un autre, songe à se remarier, me joue la comédie du mépris pour aller s’ensevelir dans une idylle de sous-préfecture.

Je continue à rire. Après tout, si c’est là son ultime plaisir d’amante de m’injurier, j’aime encore mieux ça que son indifférence mondaine du début. Cependant je ne lui reconnais pas le droit d’introduire un avocat dans l’histoire de notre intimité, surtout en dehors de mon champ d’action. Un homme m’aurait jeté la plus petite goutte de ce torrent de fiel que je l’aurais déjà tué ! Je ne lui reproche rien, moi, parce que je l’aime toujours, mais pourquoi m’a-t-elle lié, pieds et poings liés, à son image, à celle qui ment ?

Je ris plus fort. Une idée vraiment diabolique, celle-là, traverse ma cervelle bouillante. On me pousse à tous les excès quand on m’empêche de passer par le raisonnement. Or, par quel raisonnement puis-je la convaincre, étant fou moi-même ? Ah ! elle veut acheter son portrait ? Très bien ! A merveille ! Le tout sera d’y mettre le prix.