— Line, lui dis-je très doucement, presque tendrement, vous vous égarez. Votre indignation va trop loin. Je crois que ce portrait n’est plus aussi… scandaleux. Je l’ai moi-même rectifié. Voulez-vous venir le revoir ?

Elle hausse les épaules, hésite un instant et me suit.

Nous descendons l’escalier qui nous mène au boudoir-serre. Là, Sirloup est couché en travers de la porte, il gronde quand je le dérange. Il n’a jamais vu cette femme en noir et elle ne lui plaît pas. Je tire la clef qui ne me quitte plus, j’ouvre, je m’efface, respectueusement, pour faire entrer Pauline Vallier.

Elle demeure les sourcils froncés devant la toile se présentant à elle comme le miroir maudit. Autour de nous, les rideaux poussiéreux font une ombre hostile, le divan est en désordre, fané, ses coussins affaissés et la petite lampe-veilleuse, qu’on n’allume plus, est mal coiffée de son abat-jour. J’écarte une draperie ; le crépuscule vert pénètre en vagues fluides et froides. Tout sent l’abandon, mais la femme peinte sourit toujours, cambrée en arrière, offrant son beau ventre intact qui rayonne, éclate comme un astre de chair.

— Ah ! Quelle infamie ! s’écrie Pauline Vallier, en se cachant la figure dans ses mains. Pourquoi avez-vous effacé mes jambes, ce que j’ai de mieux, pour laisser le reste, moins bien, c’est révoltant !

Voici la première fois, depuis qu’elle est chez moi, qu’elle a une exclamation purement féminine. Je me penche à son oreille :

— Line, je vous vends ce portrait, ou, pour parler plus correctement, je vous le donne, en échange d’une nuit passée avec le modèle, une seule nuit…

XVII

Francine est de mauvaise humeur. Nestor bougonne. Sirloup détériore le gazon. Depuis quelques semaines toutes les habitudes de la maison sont bouleversées. Ma cuisinière est vexée parce que je lui ai repris la clef de la serre pour empêcher l’intrusion de Bouchette chez la femme nue. On ne peut plus nettoyer cette pièce, toujours si poussiéreuse à cause de son parquet de simple terre battue.

Nous sommes au début de juin et les mères de famille avortent, s’étiolent. Quant aux nénuphars de la vasque, ils exhibent d’informes boutons jaunâtres donnant l’impression de moitié d’œufs à la coque. Le gazon, lui-même, prend un aspect de maladie de peau que Sirloup, embêté, énervé, gratte, gratte, s’enrageant à cette besogne comme un chien fou.