Il faudra se résigner au grand départ, à la fuite éperdue en auto. Pour où ? Les voyages sont, en certaines circonstances, de tels arrachements qu’ils ressemblent aux opérations chirurgicales. Si on n’en meurt pas, on est soulagé, mais c’est une chance à courir.
Bouchette n’est pas revenue. Elle ne reviendra jamais, je le sens.
Pauline Vallier s’est sauvée, l’autre jour, sous le cinglement d’une insulte que les femmes prudes ne peuvent guère pardonner.
Et c’est pourtant celle-là que j’attends, c’est plus fort que moi. Je la devine, je la vois encore à Paris restée pour mettre de l’ordre dans ses affaires, courant les grands magasins, se risquant jusqu’au théâtre sérieux, se reprenant à la vie parisienne et la revivant à l’envers pendant que les vrais Parisiens s’en vont. Avec qui se promène-t-elle ? Tant que je me l’imaginerai respirant le même air que moi, je ne pourrai pas changer d’air.
Je travaille, c’est-à-dire que je m’efforce de me distraire. Je m’occupe d’une jeune Muse en service commandé sur un monument aux morts et je tâche de lui dessiner un geste naturel. Ça ne vient pas, car je la crée sans modèle. Tous les modèles me dégoûtent. Je pense de plus en plus à la femme en deuil, ce travesti funèbre de ma passion de jadis. Ce qu’elle m’a lancé à la tête, durant sa fatale visite, me descend jusqu’au cœur. Il n’est pas bon qu’un homme de mon espèce se mette à réfléchir. Je finis par me rendre compte qu’elle pourrait bien avoir raison. Nous avons exagéré chacun de notre côté ! Comment une femme revenue à la vie normale, la vie végétative de province, au calme de la vertu, pourrait-elle juger autrement cette période anormale de son existence où elle fut séduite, subjuguée par une violence qu’elle n’avait jamais… admise ? Elle est retombée sur elle-même comme l’écume de la cascade retombe en eau courante, puis dormante, le champagne mousseux se transformant en eau pure. C’est l’éternel malentendu. Pour se quitter bien, il faudrait ne se rien laisser à désirer. Or, moi, je la désire encore. Elle est encore la complémentaire de la couleur de mon amour ! Il ne fallait pas la laisser partir, j’aurais dû la chambrer, la séquestrer, au besoin, en face de son image et, comme chaque fois que je me trouve en présence d’une énigme, je me suis employé à l’obscurcir, j’ai laissé agir la fatalité, plus par orgueil que par dépit. Ni adresse, ni référence d’aucune sorte. Je ne peux pas lui écrire, je sais très bien qu’elle n’est pas retournée à son ancien logis. Je subis le supplice de l’incognito. Ça m’est égal pour Bouchette. Ça m’exaspère au sujet de Pauline Vallier ! Et ce ridicule fatalisme qui commande tous mes actes représente, en somme, ma loyauté, mon unique honnêteté vis-à-vis des femmes : celles que je veux, je les attends parce que je les veux réellement à moi, désignées par le sort.
Enfin, je crois que je me suis conduit comme un imbécile, selon l’usage.
Et je souffre mille morts…
Francine s’approche de son menu pas de souris :
— Faudrait tout de même faire cette chambre, Monsieur ? Ce doit être une pourriture…
— Hein ? Quoi ? Ah ! oui, la serre ! Écoutez-moi, Francine, il faut respecter les miracles.