Elle ? Qui va me recevoir dans un hôtel, celui-là même probablement où elle est descendue et où je vais rencontrer le notaire, sinon l’avocat m’interdisant de me servir de ce portrait pour la reproduction. Ah ! on peut être tranquille ! Aucune reproduction n’est possible avec Mme Pauline Vallier, la bourgeoise stérile et pudique !
Je cherche l’hôtel de Flandres sur un plan. C’est dans une rue écartée de toutes les grandes voies. J’aperçois ça d’ici. Un endroit proprement tenu où descendent des curés de campagne, des institutrices de province. Inutile de commander l’auto. Je vais droit aux enfers, à moins que je ne reprenne le paradis de force et je m’habille comme pour une messe de mariage.
Arrivé là, je demande Mme Valérie.
— Au second, à gauche, numéro 10, me répond une dame qui a des moustaches comme un ancien soldat.
Je suis en trois bonds devant la porte en question. J’ai beau frapper très légèrement, il me semble que je viens de lancer une pierre sur le couvercle d’un cercueil. Ça résonne en moi. Il faut, je veux, que le mort ressuscite. O mon sauvage amour, ce n’est pas toi qu’on peut empêcher de foncer dans la vie et puisque tu es libre, seul, désormais, ne portant plus rien sur ton dos de cheval échappé à toutes les entreprises de dressage, nous allons savoir si on te domptera malgré toutes tes résolutions d’indépendance. Je ne veux plus rien entendre ni des lois mondaines ni des lois du code.
La porte s’ouvre. Elle est en face de moi comme une ombre. C’est tout de même elle, je la reconnais beaucoup mieux que lors de sa visite, parce qu’elle n’a pas de chapeau. Elle est en longue tunique de voile noir serrée par une lourde ceinture cloutée de jais. Coiffée très soigneusement, ses cheveux repliés en rouleaux pour imiter les cheveux courts, assez fardée, pas trop, elle a le visage tragique des êtres qui se sont fait un tourment de la vie au lieu de l’accepter avec l’orgueil humain, car c’est une très belle chose que vivre pour l’unique joie de vivre.
Je cherche à ses côtés le Monsieur aux revendications sociales. Elle est seule. La chambre est blanche, genre hôpital de luxe, comme toutes les chambres bien modernes, meubles laqués, lit virginal (un peu large, tout de même), rideaux de mousseline aux fenêtres, de la propreté, de l’ordre. C’est froid. Je me fais l’effet d’un gros bourdon tombé dans une corolle de lis. Mais une violente piqûre aux yeux me rappelle que je ne suis pas ici le maître de la place : il y a un autre insecte de mon espèce. Sur la cheminée, je vois une photographie, dans un cadre, une carte-album représentant un homme plus jeune que moi, très grand, très mince, les épaules un peu voûtées, l’air intelligent et triste avec un regard lointain. C’est certainement M. Vallier.
— Alain Montarès, murmure la dame en noir, vous m’avez dit, l’autre jour, une chose ignoble. Je vais quitter Paris. Êtes-vous toujours dans la même intention ?
Elle s’est assise sur le lit et elle croise ses mains fines sur ses genoux bien joints, elle s’enferme elle-même dans ses propres bras. Je regarde la photographie du mari mort. Je voudrais lui faire de mentales excuses et je me demande pourquoi je le trouve entre nous. C’est ridicule. Je ne l’ai jamais vu qu’en effigie et j’ignore encore s’il me gêne ou si je le gêne. Préoccupé, je réponds, tâchant de conserver mon calme :
— Je vous restituerai tout ce que vous voudrez, Pauline, à la condition que vous ne me déroberez pas, vous, mon bien le plus précieux. J’ai vécu avec ce portrait, il est à moi, comme vous étiez à moi, jadis. Alors, choisissez ! Je ne suis qu’une brute, c’est entendu. Ne recommençons pas à nous injurier. Je ne suis pas allé vous troubler dans votre sécurité ! Pourquoi venez-vous me troubler dans mon chagrin ?