— Line, je ne comprends pas.

— Voyons, Alain, vous êtes un artiste capable de ça, je pense. Est-ce que vous ne pourriez pas essayer ?… Qui peut plus, peut moins !

J’achève de m’habiller, moi, dans ce cabinet microscopique où règne un désordre bien féminin et où j’ai l’impression de porter le plafond bas sur ma tête, tellement cela ressemble à une souricière. Dans mon crâne m’entre comme le clou qui tue les pauvres bestioles coupables d’avoir eu faim et d’avoir voulu mordre à l’appât. Je n’ai pas la migraine, seulement je continue à y voir un peu rouge. En face de moi, la tache sanglante d’un bâton de fard, un ruban écarlate et des jarretières nouées sous deux fleurs de grenades ; c’est irritant, surtout lorsqu’on se rappelle pas mal d’autres joujoux du même ton. Le peintre s’hypnotise facilement et cela devient dangereux pour l’homme, cette couleur qui agace les taureaux.

Je sors de ce réduit parfumé en secouant mes rudes cheveux, car, n’ayant pas découvert la brosse, je n’arrive pas à les discipliner avec ce démêloir d’écaille trop souple, qui plie dans les doigts.

Pauline Vallier est étendue, statue tombale, autre genre de Muse en service commandé, dans le ravage des draps et des couvertures, ombrée d’une longue écharpe de dentelles noires. On devine la merveille de ce corps, très blanc, sous ce voile, celle de la poitrine où les deux seins ont l’apparence de coupes d’albâtre dont on aurait brisé les pieds en les collant à la chair, montrant, à la place de la cassure, une dépression rose. Les jambes sortent de l’écharpe, gantées d’un Chantilly, soigneusement damasquiné de broderies, quoique troué par place. Le tableau m’évoque celui de mon glorieux ami, Féderico Beltran-Massès, un des premiers peintres de l’Espagne, représentant une mystérieuse manola entièrement nue sous les arabesques de sa mantille.

— Expliquons-nous, s’il vous plaît, Line. Je n’entends rien à vos énigmes bien morales. A quel nouveau genre de supplice faites-vous allusion ? Au lieu de détruire ou de recommencer votre image, ne serait-ce pas plus simple, qui peut plus peut moins, comme vous dites, de me détruire moi-même ? Pas ici, non, ailleurs, où Mme Valérie ne serait point inquiétée pour un assassinat qui nuirait, probablement, à sa vertueuse réputation.

— Alain, vous ne me répondez pas sérieusement. Vous avez tort.

Je m’assieds au bord du lit. J’ai une affreuse sensation de déchéance et de tristesse. Qu’ai-je fait de mon bel amour ? Après tant de bonheur, je suis très malheureux. J’incruste les ongles dans le satin du couvre-pied et je me produis l’effet de mon chien qui gratte le gazon, comme pour s’enterrer lui-même.

— Vous désirez que je recommence un autre portrait de vous ? Ce sera long. Oui, certainement, si cela me procure la joie de vous retenir à Paris, chère Madame.

— Moi, je n’ai pas le temps, mais, retouchez le même : conservez la tête qui me plaît parce qu’elle est mieux que la mienne d’aujourd’hui. Jamais vous ne pourrez réussir ce sourire-là, maintenant, puisque je ne vous aime plus. Et simplement habillez le corps. Si c’est faire la fille que vous demander ça… je me risque.