Je glisse à genoux devant elle en réunissant ses deux mains dans les miennes, ses deux mains froides.

— Ah ! pas cela ! Line, pas cela ! Demandez-moi tout ce que vous voudrez, tout, mais pas cette chose odieuse : refaire votre portrait en l’habillant ! Ne me condamnez pas à ce martyre… Je consens à vous perdre, à le perdre, puisque c’était l’enjeu de la bataille, je consens à voir pâlir mon dernier rayon de joie et à demeurer seul en plein crépuscule… je veux encore bien vous avoir retrouvée pour me bien pénétrer de cette vérité qu’il n’y a plus d’âme dans votre corps, c’est-à-dire d’amour pour moi, mais, non, pas ça, je ne veux pas travailler pour les sous-préfectures, je ne veux pas que vous vous sauviez de moi en emportant le joli portrait décent pour un public que j’ignore, que je veux ignorer. Vous avez le droit, puisque je reconnais ce droit, de me reprendre votre ancienne image, ou de la détruire. Je ne vous donne pas celui de me la faire renier… publiquement. Autre scandale ! D’ailleurs, que m’importe le public ! Je n’ai pas l’intention de vous… vendre un tableau pour une rétrospective ou une galerie de château. Je veux simplement tenir ma parole. Cette image vous déplaît ? Déchirez-la. Vous ne pouvez pas me déchirer davantage ! La chose est facile, n’en parlons plus ! A mon tour de vous défendre quelque geste superflu ! Celui de me parler en fille, vous !…

Elle murmure, d’un accent singulier, enfantin, et je n’ai jamais vu ses yeux si étrangement durs :

— Je retarde la pendule, Alain. Est-ce que par hasard, je n’ai pas aussi le droit de choisir mon heure ?

J’avais fait le plus héroïque effort qu’un amant, toujours épris, puisse faire en acceptant ce premier marché, car si je l’avais étourdiment proposé, je n’avais pas osé croire qu’on le réaliserait. Maintenant, je suis pris à mon propre piège, pris comme la souris, la grosse souris dans la petite souricière de son cabinet de toilette.

Je n’ai pas eu tort de refaire l’amour avec cette fille qui ressemble à la femme que j’ai tant aimée, parce que le flacon vide ayant contenu de l’essence précieuse conserve toujours une fugace et enivrante senteur de son parfum, mais j’ai tort de me figurer le retour de l’extase de jadis. Si j’ai eu la même ferveur à la respirer… il est évident qu’elle ne peut plus me sentir, pour employer une expression vulgaire. J’ai dû la froisser cruellement autrefois, et deux années de silence n’ont pas suffi à calmer ses rancunes. On n’est jamais pareils, jamais assez intimes pour tout s’avouer. Elle n’avait pas confiance en moi. Je n’éprouvais même pas le besoin d’avoir confiance en elle. Je n’étais jaloux que sur le moment. Elle me racontait des histoires que je n’écoutais pas ou que je ne saisissais pas dans toutes leurs répercussions. Et puis, il aurait fallu l’intuition, le pressentiment de mon amour futur qui n’est, peut-être, que la fougueuse exaspération de l’absence.

Elle m’a quitté frauduleusement. Je n’ai pas cru à son départ total et, restant rivé à elle par la terrible habitude de la pensée, la cristallisant en mon cerveau comme une matière chimique, inerte aux réactions prévues, je me suis abominablement intoxiqué.

Je réponds sur un ton moins âpre :

— Voyons, Line, comment l’entendez-vous, ce… sur-portrait ?

— En toilette de soirée, très osée, très dernier cri, mais atténuant toutes les nudités inconvenantes.