— Une femme qui rira de ce rire-là, dans les vêtements d’une mondaine, mais ce sera effarant ! Une élégante provinciale ayant fait venir de Paris le costume destiné à aguicher, sans doute, le vieux magistrat blasé ou le jeune gentilhomme farmer complètement idiot, hein ? Merci bien, Line ! Vous me prenez pour un autre. Tordez-moi le cœur en admettant que j’ai encore un cœur malgré vos doutes, mais n’essayez pas de tordre mes pinceaux. Alain Montarès n’est pas, ne peut pas devenir le peintre ordinaire des prudes ou des belles dévotes repenties. Il me faut à moi, pour pouvoir travailler, la liberté des chairs ou la suprême volupté de leurs gestes. Je ne peux pas songer à voir habiller de nouveaux préjugés sociaux la femme qui fut mienne entièrement, sans scrupules. J’admets volontiers que l’étude, un peu trop approfondie, que je m’en suis permise, soit injurieuse et je m’en rends tellement compte que je veux la détruire pour vous prouver mon… nouveau respect, cependant, je n’irai pas plus loin.

— Vous n’êtes, comme toujours, Alain Montarès, qu’un orgueilleux et un inutile. Vous préférez la destruction à la réhabilitation. Si vous faisiez cela, je pourrais croire à votre belle passion et emporter de vous, avec ce portrait, un meilleur souvenir. Vous ne m’aimez pas.

Je réfléchis, le front dans le couvre-pied de satin, me bouchant les oreilles pour ne plus rien entendre. Mon vieux fatalisme remonte. Après tout, c’est stupide de s’emballer comme ça sur des mots, des fictions. Il est clair que j’ai fini par entrevoir, tout à l’heure, la possibilité, pour moi, le plus vivant et le plus fort, de ne plus vivre, de me faire sauter la cervelle en rentrant chez moi, là-bas, derrière la grille de ce jardin, les barreaux de ma prison, c’est donc que j’envisageais de rester le plus faible après avoir joué, malgré moi, cette partie dangereuse ?

Je suis surtout un impulsif. J’ai aussi le tort fondamental de devenir enragé dès qu’on me résiste. L’amour, ça ne doit pas être une perpétuelle révolte devant le sens commun. Je n’ai pas encore trouvé la créature passive qui me subira tout en daignant me comprendre ou me pardonner. Est-ce une raison pour me priver d’une consolation à laquelle je tiens plus qu’à l’existence quotidienne ? Je ne suis ni ambitieux, ni intéressé par quoi que ce soit en dehors de mes passions, de ma passion… la belle affaire qu’une composition gâchée, une œuvre tarée, un portrait dit de complaisance, comme ceux que nous fabrique en série cet excellent Carlos Véra, cet homme de génie pour salon officiel ? J’ai refusé de faire la tête de la princesse Servandini à cause de son profil chevalin qui ne m’inspirait pas, n’étant pas un animalier, je suis peut-être encore plus ridicule en refusant une retouche à une jolie personne. Je murmure, essayant de railler :

— Une robe de cinq heures, un déguisement, quoi ? Lequel déguisement permettrait la pose en arrière, les cheveux flous, de ces robes chemises qui tiennent sans agrafes et qu’on rajuste, dans les garçonnières, en deux tours de mains pour courir ensuite chez Mme X… qui donne un thé, l’alibi.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Alain, je n’ai jamais eu de ces costumes-là. Mais, une draperie sur ma gorge, sur mes hanches, et je vous abandonne les jambes, puisqu’on porte des robes courtes, à la condition de leur mettre des bas…

Je riposte, brutalement :

— … Avec quelque chose dedans, si vous y tenez !

Elle fait une moue d’une innocence peut-être sincère, à la fois confuse et vexée qu’on ne semble pas estimer ses jambes à leur véritable valeur picturale :

— Vous n’allez pas me dire que dans ce bas-là il n’y a rien… ou vous seriez aveugle, Alain Montarès !