Et elle pose par terre la pointe de son pied, montre sa jambe gainée de dentelles, blanche comme un clair de lune sous le caprice léger d’un nuage.

Je me tais.

J’ai perdu… ou mieux, je suis perdu.

XIX

Dans le boudoir violet où pousse lentement, sûrement la menue branche du platane, un jour ardent coule du haut plafond de verre.

Il paraît que ce plafond peut s’ouvrir, mais il y a bien longtemps que les gonds de ses châssis ne jouent plus. Il faudrait appeler un ouvrier couvreur et ces gens-là ont la funeste habitude de chanter sur les toits. Entendre un coq humain claironner au-dessus de moi me semble impossible en ce moment.

Je contemple la pauvre branchette inexorablement vouée au supplice de la cage. Elle est robuste, cependant, la petite plante, et elle tend vers le ciel deux mains, deux feuilles digitées encore pliées, comme deux frêles poings… Ce n’est pas le miracle, c’est la fatalité, et pour le peintre comme pour l’arbre mort, c’est la joie normale, animale, réservée, sans doute, à leur expiation. Les miracles ne sont que les sursauts de nos enthousiasmes, les leurres de nos imaginations ivres d’un désir passionné. On finit toujours par voir ce que l’on veut ou voudrait voir. Or il ne faut pas s’endormir dans une superstitieuse confiance, car c’est en nous que doit résider la maîtresse volonté de notre direction morale, sinon immorale.

Je ne travaille plus. J’ai presque terminé mon ouvrage et je reste en prison moi-même avec ma toile. Mon modèle ayant préféré poser dans ce boudoir, j’ai dû y transporter tout mon attirail et il en résulte un désordre qui n’est peut-être pas tout à fait un effet de l’art. Le divan a reculé devant l’estrade où monte la dame, ses coussins sont jetés à terre au hasard de mes réflexions. Assis, les jambes croisées en face de Sirloup qui bâille, je fume sans m’apercevoir que le bon chien s’est brûlé plusieurs fois avec des bouts de cigarettes mal éteintes. Il ne me le reproche pas : il fait si chaud !

Tout est calme autour de nous. Le jardin nous enveloppe de sa tranquillité estivale. Nous avons une fin de juin splendide. Les mères de famille sont revenues au sentiment de leur devoir et pullulent. Les nénuphars boivent avec avidité la grêle pluie que leur distribue le triton. Quant au gazon, c’est un vrai foin.

Nestor ne bougonne plus. Sa femme daigne sourire… tout en gardant une certaine réserve vis-à-vis de ce nouveau modèle, bien mondain. Cette dame avait d’abord posé déshabillée, elle a un remords, maintenant, et exige qu’on lui rende ses vêtements, c’est très légitime de sa part, mais combien superflu, vu la saison. Francine nous prépare des déjeuners et des goûters exquis, se distingue, malgré son mépris des caprices féminins. Quant aux dîners, on ne dîne pas, mon modèle se conformant au programme vertueux qu’il s’est tracé. Coucher ou s’attarder chez son peintre, ça, jamais ! Nous nous retrouvons ailleurs.