Sirloup me regarde tristement, de ses deux topazes divergentes. Ce chien regrette le grand voyage. C’est par excellence le compagnon de l’auto. Il voudrait courir assis, comme Bouchette. Ce sont là des luxes de simples d’esprit. Se rappelle-t-il la scène du Bois ?… Est-ce que je me rappelle, moi, les modèles du passé ? Non ! Pas plus que la petite branche du platane, ayant grimpé jusqu’au toit de verre, ne se rappellera ses premières feuilles. S’attarder dans le passé ou se trop préoccuper de l’avenir, c’est trahir deux fois le présent et c’est doublement inutile.
— Mon chien, sois donc raisonnable. Moi je traverse une crise de folie. C’est moi qui devrais avoir l’air enragé tandis que toi on t’accuse, à tort, de le devenir, sous prétexte que tu as bouleversé, en grattant, tous les semis domestiques. Mon cher toutou, elle ne m’aime plus. Je crois que si on lui demandait de choisir entre toi et moi pour l’accompagner dans la rue, à pied ou en voiture, elle choisirait le chien parce qu’il est décoratif, selon l’expression coutumière. Suis-je décoratif comme suiveur ? Non, puisque je m’entête à ne pas me faire décorer. Son mari devait l’être et son futur le sera également… La décoration, ça se porte encore, en province. Ce qui est très curieux, c’est qu’elle n’attache aucune importance aux choses de ce monde. Elle ne conserve que le respect de leurs apparences. Je commence à la croire atteinte de la maladie du néant, d’un néant décoratif, un drap mortuaire semé de jolies larmes d’argent, ponctuation nécessaire à la page où il n’y a plus rien, mais, comme dirait notre cuisinière, ça fait plus riche ! La vie n’a plus de prise sur ce corps envoûté, endormi. Elle porte son mari défunt comme un enfant dont elle n’accouchera jamais… Nous ignorons la fin de l’histoire, catastrophe ou épousailles régénératrices. Le mieux est de se contenter du peu que nous possédons, ce qui nous procure encore de bonnes heures, à nous, pauvres chiens que nous sommes !
La toile, en face de moi, est une chose bizarre, un monstre sans nom connu dans les annales de la peinture, au moins à mon humble avis. Carlos Véra déclarerait que c’est : du jus de taupe, tout en louant le dessin des dessous. On a tiré des plis sur ce corps blanc, déjà brisé aux jambes par des hachures sous lesquelles il faut que je retrouve les belles lignes effacées. L’astre du ventre ne rayonne plus. La robe est une création de mon personnel atelier qui ferait sourire Bouchette ; une tunique plate, fort courte, bordée de jais, que juponne une longue frange de soie noire laissant à ces jambes toute leur liberté de… libertines. Gantées de Chantilly, elles m’ont donné un mal terrible à suivre, du bout de mon pinceau, inexpert à ces sortes de fioritures, les méandres de la dentelle qui les enveloppe. Le plus regrettable, c’est que j’ai fini par m’amuser de ce va-et-vient de franges s’écartant à propos pour laisser voir, juste au moment psychologique, la courbe d’un mollet ou la finesse d’une cheville. Ce qui est navrant, sous tous les rapports, c’est qu’on devine aussi la lascivité du corps, jadis nu, dans le sournois revêtement de cette robe-chemise. Je n’ai jamais consenti à ces exercices-là et j’y réussis trop bien. Les habitants de la sous-préfecture seront ravis, vieux magistrat paillard ou jeune gentilhomme naïf ! Et Pauline Vallier ne s’aperçoit pas de cette abominable transformation, ça ne la choque pas !
Autrefois, c’était l’amour, la folie des sens lâchés en la pleine liberté de la passion. Aujourd’hui c’est le précieux et minutieux travail de la bonne maison X, le sous-entendu voilé de la plus louable des façons… puisqu’il y a des bas ! Je ne suis pas payé pour ça, seulement je me demande ce que penseraient les camarades devant cette aguichante personne. Elle a gardé, ma foi, toute sa tête, son sourire éclatant, ses yeux d’au-delà et le divin renversement extasié. On ne m’a pas ordonné de lui mettre un chapeau, les cheveux ayant paru d’allure convenable, même quand leur torsion sur l’épaule indique nettement l’empreinte de la main amoureuse qui les a caressés.
Dans notre cage de velours, isolés du monde entier, nous sommes prisonniers tous les deux, tous les trois, avec Sirloup, des journées longues, angoissantes, nous vivons intensément, douloureusement, en attendant on ne sait quelle condamnation…
L’atmosphère saturée de parfums mêlés à la fumée de mes cigarettes est souvent irrespirable. On ouvre alors la porte sur le couloir, cette porte derrière laquelle arrive Francine discrètement pour annoncer que : « Monsieur et Madame sont servis », et c’est dangereux, à cause de la vertu de Francine, qui n’aime pas les modèles à tout faire, je crois.
Pour déjeuner, malgré la chaleur, Pauline Vallier jette, sur son costume trop court, aux franges trop longues, un kimono plus décent et murmure :
— Je n’ai pas faim, Alain, je suis fatiguée. Vous devriez me laisser sortir. J’ai tant de courses à faire avant mon départ.
La puérilité de cette femme n’a d’égale que sa profonde indifférence. Tout se réduit à une phrase leitmotive de toutes les situations : Ça n’a aucune importance. — Pourtant elle a des courses à faire… et elle tient à la rectification, à la réhabilitation de son portrait… à moins qu’une autre volonté la dirige, lui fasse accomplir des actes dont elle n’aurait pas conscience et, alors, j’ai, en dépit de tous les plaisirs, un frisson d’horreur.
Je ne réfléchis pas. Je subis. Je ne cherche plus à m’expliquer ou à me révolter. Le seul coupable c’est moi : je ne devais pas céder, je ne devais pas revenir. Et je me grise, pour l’oublier, avec elle qui ressemble à l’autre, comme je tâche d’oublier le portrait de la femme nue pour jouer avec sa silhouette habillée : un mannequin.