Je place le chevalet derrière une draperie en disant d’un ton détaché :

— Est-ce que je pourrai, demain, aller vous saluer à la gare, chère madame ?

— Ça, jamais ! Je m’en vais avec une femme de chambre que j’ai arrêtée hier. De plus, il y a des gens de chez nous qui peuvent monter dans le même train que moi.

— Je suis donc obligé de vous faire mes adieux tout de suite, car moi je n’ai pas envie de souper aux étoiles avec une femme comme il faut.

Le parfum qui émane d’elle et, probablement, la chaleur orageuse, m’énervent au point que je me sens attiré par la petite table en X où l’on plaçait, cet hiver, la lampe en veilleuse, la tasse de verveine. Il n’y a plus de lampe timide ni de douce verveine, rien qu’un paquet de feuilles volantes pour mes esquisses et dessus, un presse-papier, en acier.

Ah ! les voyages, les beaux voyages ! C’est fini. Je n’y tiens plus. Une lassitude accablante me paralyse le cerveau. Le travail ne me tente pas davantage après ce portrait que j’ai signé comme un lâche, oui, vraiment, elle a dit le mot, mais pour exprimer un autre état cérébral. Je cherche vainement un moyen, un prétexte pour lui demander une prolongation de… peine ! A quoi bon ? Nous sommes comme deux êtres sur les deux rives opposées d’un fleuve. Nous nous parlons avec un abîme entre nous sans pouvoir nous unir dans le même cri, le seul cri vraiment naturel.

Il n’y a plus ni amour ni haine et le désir se tait en présence du vide glacé, du vide vertigineux qui nous sépare. Je tourne autour de ma cage de velours. Sirloup fait semblant de dormir aux pieds de la dame, mais il me guette. Il attend un ordre. Il flaire l’orage, lui, et ne s’y trompe pas. Que va-t-il arriver si son maître perd le peu de raison qui lui reste ?

Je continue à tourner. Sirloup se relève à moitié. Il ne faut pas qu’il la quitte, il demeurera son ombre, l’empêchera de sortir, oui. Sa pauvre cervelle de chien qui a trop chaud rumine toutes les chances que son gibier peut avoir de lui échapper. Il est au supplice, m’éblouit de ses prunelles flambantes. Je ris, intérieurement, en songeant que si j’avais décidé de la lui faire étrangler, ce serait la même obéissance passive. Il n’hésiterait pas… Je tourne.

— Alain, supplie Pauline Vallier, impatientée, venez vous asseoir près de moi, comme lui, ça vaudra mieux. Vous me faites mal au cœur !

Un dernier tour. Ma pensée se cogne aux vitres du plafond, tel un oiseau fou. Elle va se remarier ou retrouver l’amant de province, l’homme de tout repos, fortune et réputation assises… Moi, non, je ne veux pas m’asseoir. Je pourrais essayer de m’expliquer, dire en des phrases littéraires, car l’exaspération amène fatalement des mots romanesques, le trouble et le désespoir que j’éprouve, car je sais bien qu’elle ne reviendra plus… Est-ce que je vais l’attendre encore ? Ça, je ne veux pas, ce serait intolérable. Les hommes et les femmes passent donc toujours les uns à côté des autres sans se voir, sans s’unir et ne font que se heurter douloureusement sans se rejoindre ?