— Mon pauvre chien !

— Nous y pensons aussi. Monsieur, murmure Francine émue, quand nous fermons les portes, le soir. Avec lui on dormait sur les deux oreilles. Mais on ne peut pas blâmer Monsieur de l’avoir tué. Il n’était que temps ! Il aurait fait des malheurs. C’est un miracle qu’il n’ait pas atteint Monsieur ou la dame. Pour la serre, nous avons dû en ôter les meubles et les rideaux, comme de juste, parce qu’on ne peut pas prévoir, du soir au matin, une averse. Ces ouvriers nous ont laissé le toit en réparation pendant les mois de chaleur ; alors, on craignait les orages.

— Il faudra tout simplement démolir la serre. Je n’ai pas besoin de cette pièce pour mon usage particulier et on rendra l’arbre, vivant ou mort, à la nature qu’il n’aurait jamais dû quitter. Je vous remercie, Francine, vous avez agi pour le mieux, selon votre coutume.

Oui, tout est en ordre. Tout est fini. Aucun espoir n’est permis sur cette ruine, ces décombres d’une existence secrète que j’ai dévastée moi-même. Or, je ne souffre plus. Seule, cette perte du chien me semble intolérable depuis mon retour parce que j’ai le loisir de penser. Le roulement de ma voiture m’a tenu lieu de jazz-band pour extérioriser mes supplices, les vaporiser au vent de la course, mais ne vont-ils pas reprendre leur lancinante acuité au milieu de ce repos total, de ce silence de cimetière, puisque mon jardin en est devenu un, recèle la victime d’un crime ignoré dont le mystère, le miracle, m’accable ?

Il est très curieux de constater combien un souvenir peut être à la fois féroce et puéril. Aurais-je regretté cette femme énigmatique comme je regrette mon pauvre Sirloup ?

En m’interrogeant sérieusement, minutieusement, en juge d’instruction qui recherche la culpabilité dans les moindres mobiles, je ne le crois pas. Chose singulière, je l’ai tuée elle-même plus sûrement en tuant Sirloup à sa place, parce que l’intention domine certainement le fait.

Près d’un an de bruits et de mouvements plus ou moins désordonnés à travers des pays neufs, dans les palaces ou les auberges, n’ont pas effacé la silhouette du grand animal dressé par l’horreur et la stupeur devant le corps humain que je visais, ce corps qu’on m’avait vu couvrir de ferventes caresses. La bête se dévouant au nom de son instinct, de sa passive obéissance à mes ordres, ne s’attendait pas à être récompensée par cette affreuse douleur lui broyant le crâne. Qu’a-t-il compris, mon chien, dans cet éclair du coup de feu le foudroyant aux pieds de celle qu’il protégeait, gardait, uniquement parce que je l’aimais, moi, son maître ?

Nestor m’a suggéré, respectueusement, l’idée d’avoir un autre chien. J’ai failli me mettre en colère, violence incompréhensible pour ce brave homme, colère d’autant plus aveugle que je pourrais concevoir, jusqu’à un certain point, le remplacement de la… femme !

Je travaille, je classe mes croquis de voyage et je pense à un album de souvenirs sur des vieux châteaux entrevus par de beaux couchers de soleil ou de pâles brouillards du matin.

Déjà s’entassent les cartes, les jolis cartons glacés des amis et des amies, invitations pour les thés, les déjeuners, les dîners où l’on rencontrera les mêmes gens, les mêmes femmes, les jeunes avant un peu vieilli, les vieilles avant rajeuni beaucoup. Il suffit de quelques mois d’une nouvelle mode pour changer les physionomies, mais ce sont toujours les mêmes propos : « Que nous préparez-vous, cher maître ? Que nous rapportez-vous de vos courses ? »