Puis elle revint encore une fois vers moi :

— Mais pourquoi cet ange justement est-il…

— Madame la voisine, l’interrompis-je, je vois bien à présent que vos deux fillettes ne posent pas tant de questions parce qu’elles sont des enfants…

— Mais ? demanda-t-elle, curieuse.

— Oui, les médecins affirment que certains défauts se transmettent…

Madame la voisine me menaça du doigt. Mais nous nous quittâmes quand même bons amis.


Lorsque plus tard — et d’ailleurs au bout d’un temps assez long — je rencontrai de nouveau ma chère voisine, elle n’était pas seule, et je ne pus apprendre si elle avait raconté mon histoire à ses petites filles, et avec quel succès. De ce doute me tira une lettre que je reçus peu de temps après. Comme son auteur ne m’a pas donné la permission de la publier, je me borne à raconter comment elle finissait, et l’on en conclura sans peine de qui elle provenait. Elle se terminait par ces mots : « Moi, et encore cinq enfants, c’est-à-dire parce que je suis compté avec ».

Je répondis par retour du courrier ce qui suit :

« Je crois volontiers, chers enfants, que mon conte sur les mains du bon Dieu vous ait plu ; il me plaît aussi. Mais je ne peux quand même pas aller chez vous. Ne m’en voulez pas ! Qui sait si je vous plairais ? Je n’ai pas de beau nez, et si, comme cela m’arrive quelquefois, un petit bouton devait pousser à sa pointe, vous regarderiez tout le temps ce point, et vous vous étonneriez, et n’entendriez pas du tout ce que je serais en train de dire un peu plus bas que mon nez. Peut-être même en rêveriez-vous, et ce ne serait pas bien du tout. Je vous propose donc une autre solution. Nous avons — même en dehors de votre mère — un grand nombre d’amis et de connaissances communs, qui ne sont pas des enfants. Vous apprendrez facilement lesquels. A eux, de temps en temps, je raconterai une histoire, et par ces intermédiaires vous la connaîtrez toujours plus belle que je n’aurais pu la rendre. Car il y a de bien grands poètes parmi nos amis. Je ne vous trahirai pas de quoi il sera question dans mes histoires. Mais comme rien ne vous occupe et ne vous tient à cœur autant que le bon Dieu, je vous promets qu’à chaque occasion j’y introduirai ce que je sais de lui. Si quelque chose de ce que je vous en dirai n’était pas dans l’ordre, écrivez-moi de nouveau une belle lettre, ou faites-le-moi savoir par votre maman. Car il est possible qu’en plus d’un endroit je me trompe, parce qu’il y a si longtemps que j’ai appris les plus belles histoires, et parce que, depuis, j’ai dû en retenir beaucoup d’autres qui ne sont pas belles. Cela arrive ainsi, en même temps que la vie. Pourtant la vie est une chose bien merveilleuse : de cela aussi il sera souvent question dans mes histoires. Je vous salue bien. — Moi qui ne suis aussi un que parce que je suis compté avec. »