— Bien, approuva le tsar. Je te donne une tonne d’or.

Puis il s’en fut au galop, pour ne pas oublier entre temps les réponses.

Plus tard, lorsque le tsar fut revenu de l’Orient, avec les douze tonnes, il s’enferma dans son palais, à Moscou, au milieu du Kremlin à cinq portes, et vida une tonne après l’autre sur le parquet luisant de la salle, jusqu’à ce qu’il eût devant lui une véritable montagne d’or qui projetait une grande ombre noire sur le sol. Oublieux de sa promesse, le tsar avait vidé la douzième tonne. Il voulut de nouveau la remplir, mais regretta de devoir enlever une telle quantité d’or de ce magnifique monceau. La nuit, il sortit dans la cour, puisa du sable fin dans la tonne jusqu’à ce qu’elle fût aux trois quarts pleine, rentra sans bruit dans son palais, étendit l’or par-dessus le sable, et, le lendemain matin, envoya la tonne par un messager dans la région de la vaste Russie où le vieux paysan bâtissait son église. Lorsque celui-ci vit arriver le messager, il descendit de son toit qui n’était toujours pas achevé, et appela :

— N’approche pas, mon ami. Repars avec ta tonne qui contient trois quarts de sable et à peine un petit quart d’or. Je n’en ai pas besoin. Dis à ton maître que jusqu’à présent il n’y avait pas eu de trahison en Russie. Ce sera sa faute à lui, si dorénavant il devait s’apercevoir qu’il ne peut compter sur personne ; car il a montré comment on trahit, et de siècle en siècle son exemple, dans toute la Russie, trouvera beaucoup d’imitateurs. Je n’ai pas besoin d’or, je peux vivre sans or. Je n’attendais pas de l’or de lui, mais de la véracité et de la probité. Au lieu de cela, il m’a trompé. Répète cela à ton maître, le terrible tsar Ivan Vassiliévitch qui est assis dans sa blanche ville de Moscou, avec sa mauvaise conscience et sa robe garnie d’or.

Après quelques instants de chevauchée, le messager se retourna encore une fois : le paysan et son église avaient disparu. Et là où avait été le tas de chevrons la terre était plate et vide. Alors l’homme, épouvanté, prit le galop vers Moscou, arriva hors d’haleine devant le tsar et lui raconta assez confusément ce qui venait d’arriver, et que le prétendu paysan n’avait été nul autre que Dieu.

— Je me demande s’il avait raison, fit mon ami à voix basse, lorsque le dernier écho de mon histoire se fut perdu.

— Peut-être, répondis-je, mais vous savez, le peuple est superstitieux.

— Dommage, dit sincèrement le paralytique.

— Ne voulez-vous pas me raconter bientôt une nouvelle histoire ?

— Volontiers, mais à une condition.