— Pourquoi, parlé ? sourit finement le conseiller. Tu aurais pu le lire même dans les journaux.
— Quoi donc ? demanda le docteur nerveusement.
— Voilà, elle lui a brûlé la politesse, — cette phrase surprenante suivit une bouffée de fumée, et l’industriel en attendait à présent l’effet, avec un bien-être infini.
Mais cet effet produit ne sembla pas lui plaire. Il prit un air préoccupé, se redressa, et commença sur un autre ton, objectif, et comme offensé :
— Hum, on l’avait mariée à Lehr, l’architecte. Tu ne dois plus l’avoir connu. Pas vieux du tout, de mon âge. Riche, très convenable, tu sais, tout à fait convenable. Elle n’avait pas le sou, elle n’était pas jolie, aucune éducation, bref… C’est vrai que l’architecte ne voulait pas une grande dame, mais une modeste ménagère. Voilà que Clara, — on la recevait partout, dans le meilleur monde, on lui témoignait beaucoup de bienveillance, vraiment, oui, on se conduisait comme il faut, elle aurait donc facilement pu se faire une situation, n’est-ce pas ? — voilà donc que Clara — un jour, à peine deux ans après la noce — partie pour ne plus revenir ! Tu peux te représenter cela : partie ! Partie, où ? En Italie. Un petit voyage de plaisir, naturellement pas seule. Pendant toute l’année précédente déjà, nous ne l’avions plus invitée, — comme si nous avions pressenti cela. L’architecte, mon ami, un homme d’honneur, un homme…
— Et Clara ? l’interrompit le docteur en se levant.
— Ah oui. Eh bien, le châtiment du ciel l’a atteinte. Donc l’homme en question — on dit que c’est un artiste, n’est-ce pas ? — un oiseau volage, comme cela, pour la frime, n’est-ce pas ?… Donc, lorsqu’ils furent de retour à Munich : adieu, et on ne l’a plus revu. La voici, avec son enfant sur les bras.
Le docteur Lassmann arpenta la chambre d’un air agité :
— A Munich ?
— Oui, à Munich, répondit le conseiller en se levant à son tour. On prétend d’ailleurs qu’elle mène là une existence très misérable.