Gnaténion, sa nièce, fut mise en circulation par sa tante. Sa beauté avait été remarquée par un vieux satrape ridé et cassé qui demanda le tarif. Gnatène, jugeant de son opulence d’après le nombre d’esclaves qui l’escortaient, exige mille drachmes. Il marchande. « Je te donnerai cinq mines (cinq cents francs). C’est une affaire faite, et j’y reviendrai. — A ton âge, repartit Gnatène, c’est déjà beaucoup d’y aller une fois[68]. »
[68] Athénée, Le Banquet, XIII, 5.
Manie fut très aimée, très disputée : c’est une « douce folie », disaient les Grecs en jouant sur son nom. Elle fut la maîtresse, quelque temps, de Démétrius Poliorcète et eut, au dire des chroniqueurs, la répartie prompte et spirituelle. Leontiscus, lutteur au pancrace, lui faisant le reproche de s’être abandonnée à Antenor, tandis qu’il vivait avec elle quasi-maritalement : « J’ai eu la curiosité de savoir, répliqua-t-elle, quelle serait l’espèce de blessure que deux athlètes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques, pourraient me faire dans une seule nuit. »
Un jour qu’elle était l’invitée d’un riche dissipateur de la ville, ce dernier lui demanda, pendant le repas, comment elle voulait recevoir ses baisers. Connaissant la passion « cunnilinge » du personnage, elle répondit en riant : « Dans mes bras, autrement je ne me fierais pas à toi, tu pourrais bien me dévorer tout le fond[69]. »
[69] Athénée, Banquet, XIII, 5.
Il est un certain nombre de courtisanes dont nous ne connaissons que le nom, parfois même imaginé ou déformé par les écrivains. La plupart du temps cependant ces noms, qui paraissent être des surnoms, contiennent une allusion plus où moins précise à la profession, un sous-entendu grossier. Dans Plaute, Térence, Alciphron, Aristénète, Aristophane, Lucien, etc., nous faisons connaissance avec Philémation, Bacchis, Philaenion, Erotion, Glycerion, Philocomasion (qui aime à faire la fête), Leaena (allusion à la lionne, animal sacré d’Aphrodite) ; Clepsydre, ainsi nommée parce qu’elle n’accordait de jouissance que pour le temps que sa clepsydre serait à se vider ; Nico, dite la Chèvre, parce qu’elle avait ruiné son amant, le tavernier Thallus, dont le nom désigne aussi une jeune branche d’arbre ; Callisto ou la Truie, Théoclée sa mère, dite la Corneille, Hippée la Jument, Synoris la Lanterne ; Sinope dite Abydos, le gouffre sans fond ; Phanostrate, surnommée pour sa saleté Phtheiropyle (qui s’épouille aux portes) ; Nannion ou Avant-scène, parce qu’elle avait une jolie figure, des bijoux d’or, de riches habits, mais qu’elle était laide toute nue ; sa fille, surnommée, pour son extrême lubricité, Teethée ou la nourrice (fellatrix) parce qu’elle se plaisait à téter les membres de ses amants ; Parorame, maîtresse de l’orateur Stratoclès, dotée du sobriquet de Didragme, parce qu’elle donnait ses baisers pour deux drachmes à qui les voulait.
Nous arrêterons là une énumération qui risquerait d’être fastidieuse : car le plus grand nombre des courtisanes grecques se contentèrent, sans plus, de remplir les devoirs de leur profession avec conscience et précision[70]. Elles aimèrent peu, mais se laissèrent beaucoup aimer, méritant du moins un peu de gratitude de la part de leurs contemporains et le plus reposant silence de la part de la postérité.
[70] Voir Chaussard, Fêtes et courtisanes de la Grèce, Paris, an IX, t. IV.
CHAPITRE IV
La Science du Baiser