Aussi dans cette ville, un usage ancien était de réunir toutes les courtisanes pour présenter à Vénus les vœux de la ville pour des choses importantes. Si même des particuliers faisaient des vœux à Vénus, ils lui amenaient un nombre déterminé de courtisanes lorsqu’ils avaient obtenu ce qu’ils demandaient. Ainsi Xénophon de Corinthe, partant pour les jeux olympiques, fit vœu d’amener à Vénus un certain nombre de courtisanes quand il aurait vaincu. Et Pindare écrivit lui-même le chant du sacrifice : « O jeunes filles, dit-il aux courtisanes, qui recevez tous les étrangers et leur donnez l’hospitalité ; prêtresses de la déesse Vénus dans la riche Corinthe, c’est vous qui, en faisant brûler par vos mains des larmes d’encens pur et qui, touchant Vénus la mère des amours par vos prières intérieures, vous méritez souvent son secours céleste, et nous procurez les doux instants de cueillir sur des lits mollets les plus agréables fruits dans nos pressants besoins. »[134]
[134] Athénée, Banquet, VI, 14 ; XII, 13 ; XIII, 3, 4 ; Strabon, Géographie, VIII, 80 ; Philodème, Epigrammes ; Brunck, Analecta, II, p. 85 ; Xénophon, Banquet, 8 ; Pausanias, VI, 25 ; Plutarque, Thésée, 18 ; Aristote, De l’âme, I, 3 ; Anthologie grecque, Epigrammes érotiques, 159, 199, 200, 201, 203 ; Epigrammes votives, 17, 172, 206-208, 210, 290 ; Larcher, Mémoire sur Vénus. Paris, 1775, passim.
C’est le baiser charnel, avec toutes ses lubricités, purifié par le culte, magnifié, divinisé.
ANTHOLOGIE
Déclaration d’amour
Je ne sais pas ce que je dois louer le plus en toi. Ta tête ? Mais quels yeux ! Tes yeux ? Mais quelles joues ! Tes joues ? Mais tes lèvres m’attirent et me brûlent. Comme elles sont modestement closes, mais assez ouvertes cependant pour laisser échapper le parfum de ton haleine ! Et lorsque tu retires tes vêtements, que de trésors cachés ! Ils me semblent lancer des éclairs. O Phidias, Lysippe, et toi Polyclète, combien vous avez perdu d’avoir quitté si vite ce monde ! En présence d’un tel modèle, vous n’auriez point cherché à créer d’autre statue. Tout en toi est admirable. Quelle finesse de main ! quelle largeur de poitrine ! quelle harmonie de formes ! Je n’ai plus de mots pour exprimer le reste. En vérité, une pareille beauté rendrait difficile le jugement du fils de Priam lui-même. Hélas ! Comment donc faire ? De quel côté me tourner ? Louerai-je ceci ? Mais cela vaut mieux. Donnerai-je le prix à cette perfection ? Mais cette autre m’entraîne. Laisse-moi joindre le toucher à la vue et je prononcerai.
Lettres galantes de Philostrate (lettre 65).
(Traduction Stéphane de Rouville, Paris 1876.)
L’enchantement du baiser
A ce moment une abeille ou une guêpe vint bourdonner autour de ma tête : je portai vivement la main à mon visage, feignant d’être piqué et de ressentir une cuisante douleur. Leucippe s’approcha, écarta ma main et me demanda où j’étais piqué. « A la lèvre, lui dis-je ; mais vous, pourquoi ne pas m’expliquer le charme qui guérit des piqûres, chère Leucippe ? » Elle s’approcha davantage et plaça sa bouche près de la mienne, comme pour prononcer les paroles magiques. Pendant qu’elle les murmurait tout bas, ses lèvres effleuraient les miennes ; et moi je l’embrassais en silence, étouffant sur mes lèvres le bruit des baisers que je lui dérobais. Elle, de son côté, ouvrait et fermait les lèvres, murmurant sa douce magie et faisait de ses enchantements autant de baisers. J’osai alors la serrer dans mes bras et l’embrasser sans détour. — Que faites-vous ? me dit-elle en se retirant ; connaîtriez-vous aussi l’art des enchantements ? — Je baise le charme, lui dis-je ; car vous m’avez enlevé la douleur. Elle comprit ma pensée et sourit. Mon audace s’en accrut : « Hélas ! ma bien-aimée, lui dis-je, je sens de nouveau une blessure plus cruelle encore ; l’aiguillon a pénétré jusqu’au cœur, et réclame tous tes charmes. N’aurais-tu point une abeille sur les lèvres ? car elles sont pleines de miel, et pourtant tes baisers font de vives blessures. Je t’en supplie, charme de nouveau mes douleurs, et surtout prolonge les enchantements, de peur que la blessure ne s’envenime encore. »
Achille Tatius,
Leucippe et Clitophon (II, 7)
(traduction Ch. Zévort).