Lorsque Tildenn s'était décidé à suivre Labelle à son insu, il avait aussitôt préparé tout ce qu'il fallait pour un voyage d'au moins six mois, à l'époque la plus rigoureuse du Yukon. Son expérience de deux hivers arctiques lui avait permis de laisser tout le bagage inutile dont s'encombrent les novices,—manteaux de fourrure, trop chauds pour la marche, épaisses couvertures, encombrantes autant que lourdes et qui laissent filtrer le froid, une fois qu'on s'est retourné d'un coté sur l'autre; provisions ou extraits de viande, enfin, dont les boîtes d'étain augmentent le poids sans que leur valeur nutritive soit le vingtième de celle annoncée dans leurs prospectus... Il s'était contenté de deux paires d'excellentes bottes lacées au cou-de-pied et sur le côté, de mocassins et de vingt-quatre paires de chaussettes,—on ne saurait trop en avoir au cours de ces marches forcées d'hiver,—d'une parka, veste de cuir fourrée à l'intérieur, avec capuchon pour la nuit, et enfin d'un sac-lit à triple rang de plumes, à travers lesquelles le froid ne trouvait aucune fissure pour venir brûler la peau. Le reste du bagage se composait d'un poêle, d'une tente de soie, et de sept cents livres de lard et de biscuits de marine. Ainsi lesté, il pouvait aller jusqu'au pôle Nord; il pouvait aller du moins, tant qu'il aurait du bois pour sa cuisine du soir et du lard pour se nourrir avec ses chiens,—charbon de bois et charbon de viande, pour le poêle de tôle et le poêle de chair.—Du thé et de la saccharine complétaient cet approvisionnement de sybarite. En route, il avait tiré quelques caribous, dont la carcasse gelée faisait les délices de l'attelage. Et grâce à Caton, toujours attaché pour ne pas se perdre, il avait pu dépister le trappeur à travers ses extraordinaires crochets qui commençaient à l'inquiéter tout de bon.

Le vieux se savait-il suivi? Riait-il dans sa barbe en emmenant Tildenn sur une fausse trace? Ou bien ne ramassait-il son or, comme on l'avait prétendu, qu'en le glanant çà et là, au hasard de ses vagabondages annuels? S'il en était ainsi, si vraiment il n'avait pas trouvé la veine mère, si lui, Tom Tildenn, avait couru après un spectre,—ce spectre de l'or que tous les mineurs voient une fois au moins avant de mourir,—pendant qu'à New-York ses amis, près d'Aélis!... Non, il ne voulait pas y penser, en ce moment. Ou bien son cerveau se viderait, sa raison continuerait à courir le désert, pendant que ses chiens ramèneraient son corps vivant au Boulder. Il ne serait pas le premier: vous rappelez-vous Whipple?—Ha! ha! ha!—Aélis viendrait le baiser au front, et ça lui ferait tant de mal, parce qu'il n'y aurait plus rien dedans et qu'il ne pourrait plus rattraper ce qui en serait sorti pour toujours... Depuis combien de temps avait-il vu un autre homme que lui? Trente jours? cent jours? Il ne savait plus; il ne voulait pas savoir, puisque là, à côté, veillait le démon du désert d'Alaska, et que, pour la seconde fois, il guettait l'occasion de s'agripper à son âme.

Tildenn se rappela son aventure du Dôme et fit un effort: il alluma son poêle pour se préparer quelques grillades, qu'il arroserait d'une tasse de thé bouillant. Au dehors, la température s'abaissait tellement que son thermomètre éclata vers minuit, avec le même bruit qu'une amorce d'enfant. Il sortit pour aller couper du bois; en quelques secondes, ses gants se recouvrirent d'une mince couche de glace:—l'évaporation qui se faisait par les pores de la peau;—ses doigts crispés sur le manche de la hache ne pouvaient plus s'ouvrir. Il eut peur de laisser le sang s'y arrêter, courut sur la glace du ruisseau, fit un faux pas et tomba les mains en avant. La droite entra dans un trou où l'eau fumait au lieu de geler, comme cela arrive au cœur même de l'hiver. Il la retira aussitôt: elle se trouvait déjà emprisonnée dans une énorme mitaine de glace, au milieu de laquelle il sentait encore ses doigts dans l'eau qu'il battait en les ouvrant, en les refermant, pour les empêcher de geler tout à fait. Il s'en alla vite à sa tente, et, quand il eut fait fondre cette croûte, il ressortit pour ramener sa charge de bois. Comme il rentrait, la tempête annoncée par les quatre soleils et prédite par le malamute éclata soudainement.

Ce fut un ouragan de neige follette, qui venait de partout, sur la bouche où elle fondait, dans les oreilles qu'elle assourdissait, sur les yeux où elle s'humectait d'abord, puis gelait en soudant les deux paupières ensemble et vous faisait tourner sur place, perdu à dix pas de votre abri. Tildenn eut à peine le temps de rejoindre sa tente, qui disparaissait dans la blancheur universelle. Il y entassa son bois, se blottit à côté du poêle, et ferma la porte.

La neige continua de tomber, épaisse, pressée maintenant, tellement qu'on ne distingua plus, le jour suivant, le disque blanchâtre qui, d'habitude vers midi, prenait le nom de soleil. Et le déluge continua, ensevelissant le traîneau, les chiens autour de la tente, étouffant tout ce qui restait de vie en Alaska. Le second jour, les vents commencèrent à siffler des quatre coins du monde, comme pour se battre autour de la loque d'où sortait un peu de fumée bleue, et ce fut dans la plus effroyable désolation qui se puisse concevoir que Tildenn laissa passer les heures, blotti au fond de son sac-lit, pour économiser le combustible.

Enfin, la nuit du troisième jour, la Grande Ourse resplendit au ciel, redevenu merveilleusement transparent; on revit scintiller les feux colorés d'Arcturus; les vents et l'ouragan passèrent en Sibérie d'Asie; l'aurore boréale empourpra l'horizon de splendides, de fantastiques illuminations qui jaillissaient en geysers de lumière douce pour disparaître plus vite encore, reparaître ainsi que les cordes d'une lyre céleste, sur laquelle des nuages allongeaient comme des mains hésitantes. Même, Tildenn, qui s'était remis en marche aussitôt, car il craignait pour l'instinct de Caton, quelque surprenant qu'il fût, Tildenn entendit tout à coup des arpèges successifs, venant de très loin,—devant, derrière, au-dessus, il n'aurait su le dire, car ils s'en allèrent au nord, revinrent au sud, se divisèrent peu à peu entre tous les points cardinaux qui jouaient à se les renvoyer à travers l'immensité.—Des voix d'enfants s'y mêlèrent, modulèrent des gammes changeantes comme celles du ciel. Du moins, Tildenn s'efforça de s'en rendre compte, il voulut s'assurer qu'il ne dormait pas. Pour mieux le vérifier, il se dit: «Je vais m'asseoir; je serai très bien sur cette bonne neige molle. Ah! la jolie musique qui chante, qui pleure... Et voyez, en l'air, cette ville de palais blancs... sans doute, la «cité qui dort», des Indiens... On voit les clochers, les tours, les avenues et les squares, mais personne...»

Un brusque aboiement de Caton le secoua: il fit un effort, se remit en route. Est-ce qu'il allait se laisser endormir par ce froid excessif? Il avait des pointes de feu par tout le corps: mieux aurait valu attendre une journée de plus sous la tente, mais, puisque c'était fait, autant continuer à foncer en avant et se réchauffer par un trot continu, en attendant le soleil.

Six heures plus tard, en effet, le soleil parut à l'horizon, éblouissant sur la neige fraîche, dans sa splendeur de Dieu triomphant de la mort. Caton aboya une seconde fois et prit le galop. Ses onze camarades s'emballèrent à sa suite: leurs jambes s'étaient refaites toutes neuves depuis soixante-douze heures, et ils avaient mangé beaucoup de ce lard qui ne se digère que par des trentaines de kilomètres au galop! Tom voulut les rappeler: ils ne l'écoutèrent pas. La distance qui les séparait de leur maître, augmentant de plus en plus, commençait à l'inquiéter, quand il les vit s'arrêter brusquement le long d'un petit monticule blanc. Caton y disparut, et les autres se mirent à hurler. Sans doute, quelque roc, ayant accroché le traîneau, les empêchait, Dieu merci, de continuer leur course folle! Il ralentit le pas, mais, à mesure qu'il se rapprochait, maintenant que le danger était passé, il ne pouvait maîtriser un frisson de tous ses membres. Enfin, il arriva et il vit.

Il vit Caton, couché sur la neige, au fond d'un trou qu'avait creusé, en expirant, Kilippa; il vit l'attelage du vieux, raide aussi sous les harnais, comme des animaux en bois, les jambes bizarrement écartées, les lèvres relevées sur les dents de glace; il regarda enfin le traîneau, et, sous sa capote de neige, assis toujours les rênes en main, il reconnut Labelle, gelé, une statue de glace, aux yeux grands ouverts, d'où le soleil commençait à faire tomber des larmes.

Et le vieux qu'avait chassé le spectre de l'or à travers l'horrible tempête, le vieux, fixement, considérait un rocher, en face, une pierre qu'il avait dû voir depuis des années, à chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde de sa vie solitaire: instinctivement. Tom Tildenn regarda, lui aussi, et, dans ses yeux dilatés, il reçut un coup qui les fit papilloter comme devant la fulguration d'un éclair... Là, elle était là, devant lui, la Veine, la Veine Mère, une coulée jaune, fantastique, incroyable, à peine striée çà et là de quartz bleu, la Veine, la Veine Mère du Klondike, ô créateur qui avez fait les mondes et les avez donnés à l'or!