Ceux qui n'ont jamais eu faim, celles qui n'ont jamais eu soif, ne devront pas lire ce qui suit. Car ils appartiennent, évidemment, à ce très petit nombre de privilégiés qui naissent au-dessus des misères humaines, à qui le diable ou la vie ne réserve que les tentations de l'oisiveté. Gens très bien élevés qui, d'avance, retiennent leur loge en paradis, où rien d'improper ne blessera plus leurs belles âmes, ils ne peuvent comprendre certaines fautes, ils ne sauraient les expliquer, encore moins les pardonner. Comment le pourraient-ils? Ils vivent si loin de terre! Savent-ils la frénésie de vie éclatant soudain chez ceux qui étaient perdus et qui se retrouvent? conçoivent-ils la folie de ceux qui étaient pauvres et qui, tout d'un coup, deviennent cent fois millionnaires? Ils n'ont pas vu les fonds d'abîmes, ils ne voient pas les sommets des réussites prodigieuses: ne leur confiez pas la charge de juger...
Manéki-néko est une chatte qui fait patte de velours, et s'étire langoureusement comme pour vous dire, dès le seuil de la maison ouverte: «Venez donc vous amuser!» Quoiqu'on ne le voie pas derrière elle, le dieu de la pauvreté marche à son ombre et les goules sont ses sœurs; cependant, comme elle attire la faveur des riches et la protection des puissants, c'est elle, la petite tigresse, qui est la bonne fée des geishas.
Celle que Topsy avait apportée à Dawson était en porcelaine: on la voyait, en entrant, droite sur ses pattes de derrière, sur le kamidana, l'étagère sacrée qui faisait face à la rue. À côté d'elle, il y avait l'image d'Ami-no-uzumé-no-mikoto, devant la caverne où se retira jadis la déesse du soleil: les genoux un peu fléchis, les deux mains portant au-dessus de la tête le tambourin mystique du sourou, son visage émergeait, impassible, d'un surtout rouge à mailles blanches, tandis qu'elle commençait la danse merveilleuse qui rendit au monde la chaleur, la vie, l'amour.
Entre les deux idoles brûlait une veilleuse dans une sorte de saucière en bronze, et sa lueur éclairait plusieurs idéogrammes à caractères cabalistiques. Tout en aidant Topsy à préparer une tasse de thé parfumé, Aélis s'amusa à se les faire traduire.
Le premier disait: «Adoration à la grande Kuan-zi-on, la miséricordieuse, qui regarde par-dessus le son des prières.»
Un autre: «En paradis, l'élu reposera sur les corolles du lotus d'or!»
Un troisième était orné de dessins rouges, bleu et or, sous cette légende:
Omaé shindara téra iva yaranou!
Yaété konishiti saki dé nomoú!
—Ah! celui-ci... fit la petite geisha.
—Eh bien!... que veut dire cette lune qui décroît dans un ciel pourpre?