—Vous vous moquez de nous? Ce ruisseau n'est qu'une pâture à orignal. Il doit y avoir autant d'or que dans vos poches, Whipple, et c'est pourquoi nous lui donnerons votre nom. Adjugée, la découverte de Whipple Creek, à Jean Crapaud, de son nom Baptiste Boucher, mort ou vivant!

On rit beaucoup de la saillie d'Oppenheim. Les cœurs se faisaient légers, si proches du but. Whipple haussa les épaules et jeta un mouchoir sur le visage du «crapaud français».

—Ça m'est égal, vous savez... Il est probablement plus heureux que nous, à cette heure!... Allons, filons!

Déjà ils étaient loin. Sous l'écriteau: «Je réclame cinq cents pieds de gisements aurifères le long de ce cours d'eau... etc.,» Jean-Baptiste Boucher dormait bien, ce 22 août 1896. Sa vieille figure, salie de sang et de boue figés à travers d'innombrables rides, disparaissait sous un nuage de maringouins: jusque entre la vie et la mort, ils lui chantaient l'éternelle chanson d'Alaska; très haut, planant au milieu des nuages, un grand oiseau se demandait ce que pouvait bien être cette chose inerte en bas des montagnes.

Et c'était pour cet écroulement au seuil de la terre promise que, trois quarts de siècle auparavant, en l'église Saint-Jacques-de-Batiscan, non loin de Québec, le carillon venu de France avait célébré l'arrivée d'un chrétien de plus en Canada.

VI

St-MICHAEL, 27 JUIN 1897

Or, en ces temps reculés qui sont d'hier, comme la Sibérie, sa sœur jumelle du détroit de Behring, l'Alaska n'était qu'une prison de glace: chaque été, elle ouvrait ses portes pour recevoir un certain nombre de désespérés; deux ou trois navires, arrivant de Californie, les déposaient à St-Michaël, à l'entrée du Yukon, où de petits transports à roues, d'un faible tirant, venaient les prendre pour remonter à l'intérieur des terres, et les semer çà et là dans les campements du cercle arctique, Fort Yukon, Circle City ou Forty Mile.

Là, l'immensité sur leurs têtes comme sous leurs pieds, ils s'en allaient au hasard des montagnes de glace, des vallées profondes que réveillent pour quatre mois le soleil, et ils en fouillaient le sol, afin de ne pas mourir de faim:—car ils y trouvaient de l'or, juste de quoi acheter les provisions apportées de deux mille lieues et plus, pas assez pour s'en retourner. Mais ils avaient l'espérance, que n'ont pas les forçats du tsar; ils savaient qu'un jour viendrait où leur pic frapperait enfin les trésors rêvés. Oui, ils le savaient comme on sait qu'un Dieu existe quelque part autour de nous: et cette pensée unique,—toute leur âme, toute leur vie,—cette patience et cette foi leur faisaient braver la plus misérable existence du monde jusqu'à l'heure où le froid, quelque soir, au bord d'une coulée de glace, venait calmer leurs cervelles malades, et les endormir du sommeil qui guérit si bien les plus mauvaises fièvres.

La grande ville de l'or et des jolies femmes, San-Francisco, qui n'oublie pas son passé, parlait souvent de ce mystérieux nord au seuil duquel, en 1880, un Canadien, Joseph Juneau, avait trouvé du quartz aurifère. Son claim, vendu deux mille francs, était devenu cette fameuse Treadwell où des centaines de pilons, sans jamais s'arrêter, sauf à Noël, dévorent, toutes les vingt-quatre heures, quinze cents tonnes de pierre. Et les touristes qui passaient par là, l'été, emportaient dans la tête la monstrueuse plainte de la silice frappée, broyée, jetée enfin en poussière parce qu'elle est riche. Elle les poursuivait au cours de leur tranquille croisière, le long des fjords de la côte, elle leur redisait sans trêve, à eux, dont les pères avaient découvert les trésors de la Californie: «Qu'y a-t-il derrière ces montagnes où a disparu Juneau? On ne l'a plus revu... et les Indiens parlent de rivières pavées de lourds cailloux jaunes, et de volcans qui vomissent du com-juk, un minerai qui doit être de l'or ou du cuivre...»