En 1897, les mêmes anciennes rumeurs affluèrent avec une vigueur nouvelle,—sans que rien, d'ailleurs, parût les justifier.—Lorsque Tom Tildenn s'embarqua, un matin, avec Patrick O'Hara, sur l'Excelsior, de la Pacific Coast Steamship Co, Fred Sims, le Californien qui lui avait conseillé d'aller tenter fortune au Yukon, lui cria en guise d'adieu:
—Bonne chance!... Revenez-nous milliardaire avec toutes vos dents!... C'est du nord, à présent, que nous viennent les dollars!
L'ex-policeman lui coupa la parole; debout, à côté de son maître, ou plutôt de son camarade, il lançait en l'air son feutre, rugissant à chaque fois:
—Yoho! les boys! En avant vers la fortune! Eh! houp là!
Les boys, qui mâchaient leur chique sans rien dire, se prirent enfin à son bel enthousiasme. Ce gros garçon, si plein de santé et d'entrain, méritait assurément de réussir. Des mains se levèrent, il y eut des chapeaux et des foulards agités à bout de bras, puis une clameur:
—Bravo!... Trouvez la veine, mon fils!... Laissez-en un peu pour les autres!... Yoho, Frisco!
Et l'Excelsior, qu'un petit hercule de remorqueur avait tourné au nord-ouest, commença à frapper l'eau verte de son hélice pour s'en aller au pays des ours blancs et des icebergs. Une patte en l'air, ses yeux jaunes sur le néant, Caton humait la brise à l'avant du navire. Pat se retourna vers Tildenn, et demanda:
—Pourquoi le gentleman vous a-t-il souhaité de garder vos dents? Elles m'ont l'air d'être encore plus solides que les miennes.
Tom ne répondit pas: comme le chien, il regardait au nord, et, pour en déchirer le brouillard, il eût donné dix ans de belle santé saine et forte, même... même, peut-être, à côté d'Aélis! Cependant, c'était pour elle qu'il voulait la fortune,—cette fortune qu'elle lui avait fait perdre—du moins, il se le persuadait; et, durant les jours de farniente qui le bercèrent tranquillement au gré du Pacifique, ce fut cette pensée,—Aélis ou l'or, l'or ou Aélis, il ne savait trop, puisqu'il ne pouvait plus les séparer,—qui l'aida à supporter une terrible réaction morale.
Il était tombé de trop haut pour n'en pas rester longtemps assommé. Ainsi que beaucoup de ses compatriotes, dès le début de sa vie, il avait fait une telle dépense d'énergie qu'il ne lui en restait guère au moment où il en avait le plus grand besoin. L'excitation du prochain départ, la fièvre de sa grande résolution lui avaient fait oublier, ou plutôt l'avaient empêché de se rappeler le «vendredi noir», l'arrivée au haut de l'échelle, la dégringolade plus rapide encore. Quand il se retrouva seul avec lui-même, sur l'océan, au milieu d'une centaine d'aventuriers dont il se distinguait encore par les mains ou la tournure, quand il vit devant lui, en chair et en os, ce qu'il serait demain, il eut horreur de sa détermination. Qui donc pourrait lui ôter de derrière le front le souvenir des jours heureux? Est-ce que la vie serait endurable si le passé, si son passé revenait ainsi le faire saigner et crier en dedans? Il regarda fixement l'eau profonde: au soir du quarantième degré de latitude, elle se rayait de phosphorescences nacrées, où, fantastiques, dansaient les phoques, en route, eux aussi, vers la mer de Behring. Avaient-elles l'air assez heureuses de vivre, ces bêtes-là, devant lui, animal raisonnable, doué d'un corps et d'une... Bah! catéchisme de deux sous!