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7o Une jeune beauté d'outre-Manche, accompagnée de son mari le riche lord Alban Exley, pair d'Angleterre, qui, tendrement impatient de voir la trépassée renaître un moment auprès de lui, eut le cœur serré, à la réalisation de son rêve, par certains côtés tragiques du moment revécu.

Épousée pauvre par amour et devenue ainsi lady et pairesse, Ethelfleda Exley, esprit léger grisé par l'argent et les titres, n'avait jamais songé, depuis son mariage, qu'à sa parure et à la perfection vantée de sa personne physique.

Elle avait notamment adopté, à l'instar des premières élégantes de Londres, une mode récente concernant certain étamage des ongles, qui, supérieur à tous systèmes de polissage, créait au bout de chaque doigt une sorte d'étincelant petit miroir.

Opérateur adroit, l'inventeur du procédé, après complète insensibilisation locale, séparait avec une drogue spéciale la chair et l'ongle, dont il étamait la face interne, avant de le recoller solidement à l'aide d'un second produit de sa façon. L'étain employé, savamment doué d'une demi-transparence, laissait, non sans atténuation, à la lunule sa blancheur et à tout le reste, moins la portion réservée aux ciseaux, sa discrète nuance rosée.

A mesure que l'ongle poussait, il fallait, de temps à autre, que l'inventeur le décollât de nouveau, pour étamer, à sa base, la mince bande neuve.

Cerveau naturellement vain et fragile, Ethelfleda se montrait en outre faible de raison depuis une grave émotion ressentie en son enfance au fond de l'Inde, où son père, jeune colonel, était mort sous ses yeux au cours d'une excursion, la gorge broyée par la mâchoire d'un tigre dont l'attaque subite n'avait pu être prévenue. D'intarissables flots vermeils coulant de la carotide ouverte avaient, pour jamais, donné à Ethelfleda l'horreur nerveuse du sang et, jusqu'à un certain point, des objets de couleur rouge. Incapable d'habiter une chambre tendue de rouge ou de revêtir une robe rouge, elle avait toujours, depuis lors, incliné vers la bizarrerie.

Lord Alban Exley, fils affectueux autant que prévenant époux, ne se séparait jamais de sa vieille mère, dont la santé précaire l'inquiétait. C'était avec elle et Ethelfleda qu'il avait passé en France le précédent mois d'août, dans un vaste Hôtel de l'Europe dominant une des brillantes plages de la côte normande.

Sportsman accompli, fervent d'équitation et de menage, Alban s'était fait suivre là d'une partie de ses écuries.

Une après-midi, devançant sa femme qui achevait de s'apprêter, il venait de s'installer, guides en mains, dans son spider—ou léger phaéton de campagne. Ambrose, son jeune groom, attendait à la tête des chevaux le moment de gravir, au départ, l'étroit siège de derrière.